CHAPITRE XXXVII
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 39 sur 50·Livre complet →
Il1 faut convenir que la chûte était grande, affreuse. Et c’était un jeune homme de seize ans et demi, une des âmes les moins raisonnables et les plus passionnées2 que j’aie jamais rencontrées qui l’éprouvait!
1.Le chapitre XXXVII est le chapitre XXXII du manuscrit (fol. 597 à 618). Ecrit à Rome, les 2 et 3 février 1836. Stendhal note, le 2 février, une «pluie infâme».
2.… une des âmes les moins raisonnables et les plus passionnées …—Variante: «Susceptibles d’émotion.»
Je n’avais confiance en personne.
J’avais entendu les p[rêtres] de Séraphie et de mon père se glorifier de la facilité avec laquelle ils menaient, c’est-à-dire ils trompaient, telle personne ou telle réunion de personnes.
La r[eligion] me semblait une machine noire et puissante, j’avais encore quelque croyance en l’en[fer], mais aucune en ses p[rêtres]. Les images de l’e[nfer] que j’avais vues dans la B[ible] in-8° reliée en parchemin vert, avec figures, et dans les éditions du Dante de ma pauvre mère me faisaient horreur; mais pour les p[rêtres], néant. J’étais loin de voir ce qu’elle est en réalité, une corporation puissante et à laquelle il est si avantageux d’être affilié, témoin mon contemporain et compatriote le jeune Genoude qui, sans bas, m’a souvent servi du café au café Genoude, au coin de la Grande-Rue et de la rue du Département3, et qui depuis vingt ans est à Paris M. de Genoude.
3.… la rue du Département …—Place Saint-André. (Note au crayon de R. Colomb.)—Voir notre plan de Grenoble en 1793.
Je n’avais pour appui que mon bon sens et ma croyance dans l’esprit d’Helvétius. Je dis croyance exprès: élevé sous une machine pneumatique, saisi d’ambition, à peine émancipé par mon envoi à l’Ecole centrale, Helvétius ne pouvait être pour moi que prédiction des choses que j’allais rencontrer. J’avais confiance dans cette vague prédiction parce que deux ou trois petites prédictions, aux yeux de ma si courte expérience, s’étaient vérifiées.
Je n’étais point ficelle, fin, méfiant, sachant me tirer avec un excès d’adresse et de méfiance d’un marché de douze sous, comme la plupart de mes camarades, en comptant les morceaux de cotterets qui devaient former les falourdes fournies par l’hôte, comme les Monval, mes camarades, que je venais de retrouver à Paris et à l’Ecole, où ils étaient depuis un an. J’étais, dans les rues de Paris, un rêveur passionné, regardant au ciel et toujours sur le point d’être écrasé par un cabriolet.
En un mot, je n’étais point habile aux choses de la vie, et par conséquent je ne pouvais être apprécié, comme dit ce matin je ne sais quel journal de 1836, en style de journal qui veut faire illusion sur la4 pensée nulle ou puérile par l’insolite du style.
4.… qui veut faire illusion sur la pensée …—Variante: «Qui veut remplacer la …»
Voir cette vérité sur mon compte eût été être habile aux choses de la vie.
Les Monval me donnaient des avis fort sages, tendant à ne pas me laisser voler deux ou trois sous par jour, et leurs idées me faisaient horreur, ils devaient me trouver un imbécile sur le chemin des Petites-Maisons. Il est vrai que, par orgueil, j’exprimais peu mes idées5. Il me semble que ce furent les Monvaux, ou d’autres élèves arrivés un an auparavant à l’Ecole, qui me procurèrent ma chambre et mon médecin à bon marché.
5.… j’exprimais peu mes idées.—Variante: «Je me communiquais peu. »
Fut-ce Sinard? Etait-il mort de la poitrine à Grenoble un an avant, ou n’y mourut-il qu’un an ou deux ans après?
Au milieu de ces amis, ou plutôt de ces enfants remplis de bon sens et disputant trois sous par jour à l’hôte qui sur chacun de nous, pauvres diables, gagnait peut-être légitimement huit sous par jour et en volait trois, total: onze sous, j’étais plongé dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions infinies (comme dit le journal avec importance6).
6.… (comme dit le journal avec importance).—Chatterton de M. de Vigny, p. 9 (Note de Stendhal.)
J’avais ma liste des liens combattant les passions, par exemple: prêtre et amour, père et amour de la Patrie, ou Brutus, qui me semblait la clef du sublime en littérature. Cela était tout-à-fait inventé par moi. Je l’ai oublié depuis vingt-six ans peut-être, il faut que j’y revienne.
J’étais, constamment, profondément ému. Que dois-je donc aimer, si Paris ne me plaît pas? Je me répondais: «Une charmante femme versant à dix pas de moi; je la relèverai, et nous nous adorerons, elle connaîtra mon âme et verra combien je suis différent des Monvaux.»
Mais cette réponse, étant du plus grand sérieux, je me la faisais deux ou trois fois le jour, et surtout à la tombée de la nuit, qui souvent pour moi est encore un moment d’émotion tendre, je suis disposé à embrasser ma maîtresse les larmes aux yeux (quand j’en ai).
Mais j’étais un être constamment ému et ne songeant jamais que dans de rares moments de colère a empêcher notre hôtesse de me voler trois sous sur les falourdes.
Oserai-je le dire? Mais peut-être c’est faux, j’étais un poète. Non pas, il est vrai, comme cet aimable abbé Delille que je connus deux ou trois ans après par Cheminade (rue des Francs-Bourgeois, au Marais), mais comme le Tasse, comme un centième du Tasse, excusez l’orgueil. Je n’avais pas cet orgueil en 1799, je ne savais pas faire un vers. Il n’y a pas quatre ans que je me dis qu’en 1799 j’étais bien près d’être un poète. Il ne me manquait que l’audace d’écrire, qu’une cheminée par laquelle le génie pût s’échapper.
Après poète voici le génie, excusez du peu.
«Sa sensibilité est devenue trop vive: ce qui ne fait qu’effleurer les autres, le blesse jusqu’au sang.»Tel j’étais en 1799, tel je suis encore en 1836, mais j’ai appris à cacher tout cela sous l’ironie imperceptible au vulgaire, mais que Fiore a fort bien devinée.
«Les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées, ses enthousiasmes excessifs l’égarent, ses sympathies sont trop vraies7, ceux qu’il plaint souffrent moins que lui.»
7.… ses sympathies sont trop vraies …—Variante: «Vives.»
Ceci est à la lettre pour moi. (A l’emphase et à l’importance près (self importance), ce journal a raison.)
Ce qui fait marquer ma différence avec les niais importants du journal, et qui portent leur tête comme un saint-sacrement, c’est que je n’ai jamais cru que la société me dût la moindre chose, Helvétius me sauva de cette énorme sottise. La société paie les services qu’elle voit.
L’erreur et le malheur du Tasse fut de se dire: «Comment! toute l’Italie, si riche, ne pourra pas faire une pension de deux cents sequins (2.300 francs) à son poète!»
J’ai lu cela dans une de ses lettres.
Le Tasse ne voyait pas, faute d’Helvétius, que les cent hommes qui, sur dix millions, comprennent le beau qui n’est pas imitation ou perfectionnement du beau déjà compris par le vulgaire, ont besoin de vingt ou trente ans pour persuader aux vingt mille âmes, les plus sensibles après les leurs, que ce nouveau beau est réellement beau.
J’observerai qu’il y a exception quand l’esprit de parti s’en mêle. M. de Lamartine a fait peut-être en sa vie deux cents beaux vers. Le parti ultra, vers 1818, étant accusé de bêtise (on les appelait M. de la Jobardière), sa vanité blessée vanta l’œuvre d’un noble avec la force de l’irruption d’un lac orageux qui renverse8 sa digue9.
8.… l’irruption d’un lac orageux qui renverse …-Variante: «D’un torrent qui emporte …»
9.… sa digue.—Vrai. Le pouvoir déclare qu’il est étranger à l’intelligence, dont il a ombrage. (Note de Stendhal.)
Je n’ai donc jamais eu l’idée que les hommes fussent injustes envers moi. Je trouve souverainement ridicule le malheur de tous nos soi-disant poètes, qui se nourrissent de cette idée et qui blâment les contemporains de Cervantès et du Tasse.
Il me semble que mon père me donnait alors cent francs par mois, ou cent cinquante francs. C’était un trésor, je ne songeais nullement à manquer d’argent, par conséquent, je ne songeais nullement à l’argent.
Ce qui me manquait, c’était un cœur aimant, c’était une femme.
Les filles me faisaient horreur. Quoi de plus simple que de faire comme aujourd’hui, prendre une jolie fille pour un louis, rue des Moulins?
Les louis ne me manquaient pas. Sans doute mon grand-père et ma grand’tante Elisabeth m’en avaient donné, et je ne les avais certainement pas dépensés. Mais le sourire d’un cœur aimant! mais le regard de Mlle Victorine Bigillion!
Tous les contes gais, exagérant la corruption et l’avidité des filles, que me faisaient les mathématiciens faisant fonctions d’amis autour de moi, me faisaient mal au cœur.
Ils parlaient des pierreuses, des filles à deux sous, sur les pierres de taille, à deux cents pas de la porte de notre chétive maison10.
10.… à deux cents pas de la porte de notre chétive maison.—En face du texte est un plan du quartier habité par Stendhal, entre la rue Saint-Dominique, l’esplanade des Invalides et la Seine. La maison qu’il habitait était située sur l’esplanade, entre les rues Saint-Dominique et de l’Université. Stendhal remarque dans une note: «Peut-être notre maison garnie était-elle entre la me Saint-Dominique et la rue de Grenelle.»
Un cœur ami, voilà ce qui me manquait. M. Sorel11 m’invitait à dîner quelquefois, M. Daru aussi, je suppose, mais je trouvais ces hommes si loin de mes extases sublimes, j’étais si timide par vanité, surtout avec les femmes, que je ne disais rien.
11.M. Sorel …—Le même que Stendhal a appelé Rosset et qui l’a accompagné dans son voyage de Grenoble à Paris.
Une femme? une fille? dit Chérubin. A la beauté près, j’étais Chérubin, j’avais des cheveux noirs très frisés et des yeux dont le feu faisait peur.
L’homme que j’aime, ou: Mon amant est laid, mais personne ne lui reproche sa laideur, il a tant d’esprit! Voilà ce que disait, vers ce temps, Mlle Victorine Bigillion à Félix Faure, qui ne sut que longues années après de qui il s’agissait.
Il tourmentait un jour sa jolie voisine, Mlle Victorine Bigillion, sur son indifférence. Il me semble que Michel ou Frédéric Faure, ou lui Félix, voulait faire la cour à Mlle Victorine.
(Félix Faure, pair de France, Premier Président de la Cour royale de Grenoble, être plat et physique usé.)
Frédéric Faure, Dauphinois fin, exempt de toute générosité, de l’esprit, mort capitaine d’artillerie à Valence.
Michel, encore plus fin, encore plus Dauphinois, peut-être peu brave, capitaine de la garde impériale, connu par moi à Vienne en 1809, directeur du dépôt de mendicité à Saint-Robert, près Grenoble (dont j’ai fait M. Valenod dans le Rouge).
Bigillion, excellent cœur, honnête homme, fort économe, greffier en chef du Tribunal de première instance, s’est tué vers 1827, ennuyé, je crois, d’être cocu, mais sans colère contre sa femme.
Je ne veux pas me peindre comme un amant malheureux à mon arrivée à Paris, en novembre 1799, ni même comme un amant. J’étais trop occupé du monde et de ce que j’allais faire dans ce monde si inconnu pour moi.
Ce problème était ma maîtresse, de là mon idée que l’amour, avant un état et le début dans le monde, ne peut pas être dévoué et entier comme l’amour chez un être qui se figure savoir ce que c’est que le monde.
Cependant, souvent je rêvais avec transport à nos montagnes du Dauphiné; et Mlle Victorine passait plusieurs mois, chaque année, à la Grande-Chartreuse, où ses ancêtres avaient reçu saint Bruno en 1100. La Grande-Chartreuse était la seule montagne que je connusse. Il me semble que j’y étais déjà allé une ou deux fois avec Bigillion et Rémy.
J’avais un souvenir tendre de Mlle Victorine, mais je ne doutais pas un instant qu’une jeune fille de Paris ne lui fût cent fois supérieure. Toutefois, le premier aspect de Paris me déplaisait souverainement12.
12.… me déplaisait souverainement.—Un tiers du feuillet 613 environ a été laisse en blanc par Stendhal.
Ce déplaisir profond, ce désenchantement, réunis à un exécrable médecin, me rendirent, ce me semble, assez malade. Je ne pouvais plus manger.
M. Daru me fit-il soigner dans cette première maladie?
Tout-à-coup, je me vois dans une chambre, au troisième étage, donnant sur la rue du Bac; on entrait dans ce logement par le passage Sainte-Marie, aujourd’hui si embelli et si changé. Ma chambre était une mansarde et le dernier étage de l’escalier, indigne13.
13.Ma chambre était une mansarde …—En face de son texte, Stendhal a encore dessiné un plan du quartier où se trouvait la maison garnie habitée par lui, sur l’esplanade des Invalides, entre la rue de Grenelle et la rue Saint-Dominique. Stendhal note à ce sujet: «Mon premier logement. Les habitants étaient des élèves de l’Ecole polytechnique.»—Dans le texte même, Stendhal a figuré un plan de sa chambre chez les Daru. En «A, lit où je faillis mourir»; en «F, fenêtre en mansarde sur la rue du Bac».—Ce plan est à nouveau reproduit un peu plus loin. Il est accompagné d’un détail de l’entrée du logement sur le «passage Sainte-Marie, tel qu’il était en 1799».
Il faut que je fusse bien malade, car M. Daru père m’amena le fameux docteur Portai, dont la figure m’effraya. Elle avait l’air de se résigner en voyant un cadavre. J’eus une garde, chose bien nouvelle pour moi.
J’ai appris depuis que je fus menacé d’une hydropisie de poitrine. J’eus, je pense, du délire, et je fus bien trois semaines ou un mois au lit.
Félix Faure venait me voir, ce me semble. Je crois qu’il m’a conté et, en y pensant, j’en suis sûr, que, dans le délire, je l’exhortais, lui qui faisait fort bien des armes, à retourner à Grenoble et appeler en duel ceux qui se moqueraient de nous parce que nous n’étions pas entrés à l’Ecole polytechnique. Si je reparle jamais à ce juge des prisonniers d’avril, lui faire des questions sur notre vie de 1799. Cette âme froide, timide et égoïste doit avoir des souvenirs exacts, d’ailleurs il doit être de deux ans plus âgé que moi et être né vers 178114.
14.… il doit être de deux ans plus âgé que moi et être né vers 1781.—Félix Faure était né à Grenoble le 18 août 1780.
Je vois deux ou trois images de la convalescence.
Ma garde-malade me faisait le pot-au-feu, près de ma cheminée, ce qui me semblait bas, et l’on me recommandait fort de ne pas prendre froid; comme j’étais souverainement ennuyé d’être au lit, je prenais garde aux recommandations. Les détails de vie physique de Paris me choquaient.
Sans aucun intervalle, après la maladie, je me vois logé dans une chambre au second étage de la maison de M. Daru, rue de Lille (ou de Bourbon, quand il y a des Bourbons en France), n° 50515. Cette chambre donnait sur quatre jardins, elle était assez vaste, un peu en mansarde; le …16 entre les deux fenêtres était incliné à quarante-cinq degrés.
15.… la maison de M. Daru, rue de Lille …, n° 505.—Ce n° 505 ne me paraît pas possible dans une rue composée, en grande partie, d’hôtels. (Note au crayon de R. Colomb.)
16.… le … entre les deux fenêtres …—Le mot est en blanc dans le manuscrit.
Cette chambre me convenait fort. Je pris un cahier de papier pour écrire des comédies.
Ce fut à cette époque, je crois, que j’osai aller chez M. Cailhava pour acheter un exemplaire de son Art de la comédie, que je ne trouvais chez aucun libraire. Je déterrai ce vieux garçon dans une chambre du Louvre, je crois. Il me dit que son livre était mal écrit, ce que je niai bravement. Il dut me prendre pour un fou.
Je n’ai jamais trouvé qu’une idée dans ce diable de livre, et encore elle n’était pas de Cailhava, mais bien de Bacon. Mais n’est-ce rien qu’une idée, dans un livre? Il s’agit de la définition du rire.
Ma cohabitation passionnée avec les mathématiques m’a laissé un amour fou pour les bonnes définitions, sans lesquelles il n’y a que des à peu près17.
17.… il n’y a que des à peu près.—Travail: le 2 février 1836, pluie infâme; de midi à 3 heures, écrit 26 pages et parcouru 50 pages de Chatterton. Diri et Sandre, pas pu finir Chatterton.
Dieu! Que Diri est bête! Quel animal! prenant tout en mal.]
3 février 1836. Ce soir, le Barbier à Valle, avec une comédie de Scribe par Bettini. (Notes de Stendhal.)
[p. 96] [p. 97]