CHAPITRE XXXVIII
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 40 sur 50·Livre complet →
Mais1 une fois l’art de la comédie sur ma table2, j’agitai sérieusement cette grande question: devais-je me faire compositeur d’opéras, comme Grétry? ou faiseur de comédies?
1.Le chapitre XXXVIII est le chapitre XXXIII du manuscrit (fol. 619 à 635). Ecrit a Rome, du 3 au 5 février 1836. Stendhal note le 3 février: «Pluie infâme et sirocco donnant mal à la tête»; le 4 février, «pluie continue; le Tibre monte au tiers de l’inscription sous le pont Saint-Ange»; le 5 février, «vu le Tibre».
2.Mais une foie l’art de la comédie sur ma table …—Suit un plan de la chambre de Stendhal. Sa table est près de l’une des deux fenêtres.
A peine je connaissais les notes (M. Mention m’avait renvoyé comme indigne de jouer du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l’art d’écrire les idées, l’essentiel est d’en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que je le crois encore aujourd’hui, et je suis souvent fâché de n’être pas parti de Paris pour être laquais de Paisiello à Naples.
Je n’ai aucun goût pour la musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine et du chœur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir (rejugé ainsi le.. janvier 1836, jour de la Catedra de San-Pietro).
La seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant, par exemple: Se amor si gode in pace (premier acte et peut-être première scène du Matrimonio segreto).
Quand un homme de génie se donne la peine d’étudier la mélodie, il arrive à la belle instrumentation du quartetto de Bianca e Faliero (de Rossini) ou du duo d’Armide, du même.
Dans les beaux temps de mon goût pour la musique, à Milan, de 1814 à 1821, quand le matin d’un opéra nouveau j’allais retirer mon libretto à la Scala, je ne pouvais m’empêcher en le lisant d’en faire toute la musique, de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire? quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie plus noble et plus tendre que celle du maëstro.
Comme je n’avais et je n’ai absolument aucune science, aucune manière de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger sans crainte d’oublier la cantilène primitive, cela était comme la première idée d’un livre qui me vient. Elle est cent fois plus intelligible qu’après l’avoir travaillée.
Mais enfin cette première idée, c’est ce qui ne se trouve jamais dans les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me semblent comme le trait de Priam, sine ictu.
Par exemple, j’ai fait, ce me semble, une charmante mélodie (et j’ai vu l’accompagnement) pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier comme peu pieux, mais vers 1820, sous les B[ourbon]s):
Un mort s’en allait tristement
S’emparer de son dernier gîte,
Un curé s’en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
C’est peut-être la seule mélodie que j’aie faite sur des paroles françaises. J’ai horreur de l’obligation de prononcer gî-teu, vi-teu. Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique.
Comme l’Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.
Quelquefois, disant des bêtises exprès avec moi-même, pour me faire rire, pour fournir des plaisanteries au parti contraire (que souvent je sens parfaitement en moi), je me dis: Mais comment aurais-je du talent pour la musique à la Cimarosa, étant Français?
Je réponds: par ma mère, à laquelle je ressemble, je suis peut-être de sang italien. Le Gagnoni qui se sauve à Avignon après avoir assassiné un homme en Italie, s’y maria peut-être avec la fille d’un Italien attaché au vice-légat.
Mon grand-père et ma tante Elisabeth avaient évidemment une figure italienne, le nez aquilin, etc.
Et actuellement que cinq ans de séjour continu à R[ome] m’ont fait pénétrer davantage dans la connaissance de la structure physique des Romains, je vois que mon grand-père avait exactement la taille, la tête, le nez romains.
Bien plus, mon oncle Romain Gagnon avait une tête évidemment presque Romaine, au teint près3, qu’il avait fort beau.
3.… au teint près …—Ms.: «Presque.»
Je n’ai jamais vu un beau chant trouvé par un Français, les plus beaux ne s’élevant pas au-dessus du caractère grossier qui convient au chant populaire, c’est-à-dire qui doit plaire à tous; tel est:
Allons, enfants de la patrie…
de Rouget de Liste, capitaine, chant trouvé en une nuit, à Strasbourg.
Ce chant me semble extrêmement supérieur à tout ce qu’a jamais fait une tête française, mais, par son genre, nécessairement inférieur à:
Là, ci darem la mono,
Là, mi dirai di si…
de Mozart4.
4.… Mozart.—Don Juan.
J’avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces deux seuls auteurs: Cimarosa et Mozart, et l’on me pendrait plutôt que de me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l’autre.
Quand mon mauvais sort m’a fait connaître deux salons ennuyeux, c’est toujours celui d’où je sors qui me semble le plus pesant.
Quand je viens d’entendre Mozart ou Cimarosa, c’est toujours le dernier entendu qui me semble peut-être un peu préférable à l’autre.
Paisiello me semble de la piquette assez agréable et que l’on peut même rechercher et boire avec plaisir, dans les moments où l’on trouve le vin trop fort.
J’en dirai autant de quelques airs de quelques compositeurs inférieurs à Paisiello, par exemple: Senza spose non mi lasciate, signor governatore (je ne me souviens pas des vers) des Cantatrici Villane, de Fioravanti.
Le mal de cette piquette, c’est qu’au bout d’un moment on la trouve plate. Il n’en faut boire qu’un verre5.
5.Il n’en faut boire qu’un verre.—Une partie du fol. 626 a été laissée en blanc.
Presque tous les auteurs sont vendus à la religion quand ils écrivent sur les races d’hommes. Le très petit nombre des gens de bonne foi confond les faits prouvés avec les suppositions. C’est quand une science commence qu’un homme qui n’en est pas, comme moi, peut hasarder d’en parler.
Je dis donc que c’est en vain qu’on demanderait à un chien de chasse l’esprit d’un barbet, ou à un barbet de faire connaître que six heures auparavant un lièvre a passé par ici.
Il peut y avoir des exceptions individuelles, mais la vérité générale c’est que le barbet et le chien de chasse ont chacun leur talent.
Il est probable qu’il en est de même des races d’hommes.
Ce qui est certain, observé par moi et par Constantin6, c’est que nous avons vu toute une société romaine ( …7, vu en 1834, je crois) qui s’occupe exclusivement de musique et qui chante fort bien les finales de la Sémiramide de Rossini et la musique la plus difficile, valser toute une soirée sur de la musique de contredanse, à la vérité mal jouée quant à la mesure. Le Romain, et même l’Italien en général, a le métalent le plus marqué pour la danse.
6.… observé par moi et par Constantin …—Abraham Constantin, peintre sur porcelaine, ami de Stendhal, auquel est légué, dans les divers testaments de l’auteur, le manuscrit de la Vie de Henri Brulard.
7.… nous avons vu toute une société romaine …—Trois noms abrégés et illisibles.
J’ai mis la charrue devant les bœufs, exprès pour ne pas révolter les Français de 1880, quand j’oserai leur faire lire que rien n’était égal au métalent de leurs aïeux de 1830 pour juger de la musique chantée ou l’exécuter.
Les Français sont devenus savants en ce genre depuis 1820, mais toujours barbares au fond, je n’en veux pour preuve que le succès de Robert le Diable, de Meyerbeer.
Le Français est moins insensible à la musique allemande, Mozart excepté.
Ce que les Français goûtent dans Mozart, ce n’est pas la nouveauté terrible du chant par lequel Leporello invite la statue du commandeur à souper, c’est plutôt l’accompagnement. D’ailleurs, on a dit à cet être, vaniteux avant tout et par-dessus tout, que ce duo ou trio est sublime.
Un morceau de rocher chargé de fer, que l’on aperçoit à la surface du terrain, fait penser qu’en creusant un puits et des galeries profondes on parviendra à trouver une quantité de métal satisfaisante, peut-être aussi on ne trouvera rien.
Tel j’étais pour la musique en 1799. Le hasard a fait que j’ai cherché à noter les sons de mon âme par des pages imprimées. La paresse et le manque d’occasion d’apprendre le physique, le bête de la musique, à savoir jouer du piano et noter mes idées, ont beaucoup de part à cette détermination qui eût été tout autre, si j’eusse trouvé un oncle ou une maîtresse aimant la musique. Quant à la passion, elle est restée entière.
Je ferais dix lieues à pied par la crotte, la chose que je déteste le plus au monde, pour assister à une représentation de Don Juan bien joué. Si l’on prononce un mot italien de Don Juan, sur-le-champ le souvenir tendre de la musique me revient et s’empare de moi.
Je n’ai qu’une objection, mais peu intelligible: la musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du bonheur de la jeunesse, ou par elle-même?
Je suis pour ce dernier avis. Don Juan me charmait avant d’entendre Bonoldi s’écrier (à la Scala, à Milan) par sa petite fenêtre:
Falle passar avanti,
Di che ci fan onore?
Mais ce sujet est délicat, j’y reviendrai quand je m’engouffrerai dans les discussions sur les arts pendant mon séjour à Milan, si passionné et, je puis dire, au total, la fleur de ma vie de 1814 à 1821.
L’air: «Tra quattro muri», chanté par Mme Festa, me plaît-il comme signe, ou par son mérite intrinsèque?
«Per te ogni mese un pajo», des Pretendenti delusi, ne me ravit-il pas comme signe?
Oui, j’avoue le signe pour ces deux derniers, aussi ne les vanté-je jamais comme des chefs-d’œuvre. Mais je ne crois pas du tout au signe pour le Matrimonio segreto, entendu soixante ou cent fois à l’Odéon par Mme Barilli; était-ce en 1803 ou 18108?
8.… entendu soixante ou cent fois à l’Odéon par Mme Barilli …—Mme Barilli chantait à l’Odéon en 1810. (Note au crayon de R. Colomb.)
Certainement, aucun opera d’inchiostro, aucun ouvrage de littérature, ne me fait un plaisir aussi vif que Don Juan.
La feuille quatorzième de la nouvelle édition de de Brosses, lue dernièrement, en janvier 1836, en a toutefois beaucoup approché.
Une grande preuve de mon amour pour la musique, c’est que l’opéra-comique de Feydeau m’aigrit.
Maître de la loge de ma cousine de Longueville9, je n’ai pu y subir qu’une demi-représentation. Je vais à ce théâtre tous les deux ou trois ans, vaincu par la curiosité, et j’en sors au second acte, comme le Vicomte. (Le Vicomte, indigné, sortait au second acte, aigri pour toute la soirée.)
9.… ma cousine de Longueville …—Ce nom a été rayé au crayon.
L’opéra français m’a aigri encore plus puissamment jusqu’en 1830, et m’a encore complètement déplu en 1833, avec Moncrif et Mme Damoreau.
Je me suis étendu, puisqu’on est toujours mauvais juge des passions ou goûts qu’on a, surtout quand ces goûts sont de bonne compagnie. Il n’est pas de jeune homme affecté du faubourg Saint-Germain, comme M. de Blancmesnil, par exemple, qui ne se dise fou de la musique. Moi, j’abhorre tout ce qui est romance française. Le Panseron10 me met en fureur, il me fait haïr ce que j’aime à la passion.
10.… comme M. de Blancmesnil … Le Panseron …—Les mots Blancmesnil et Panseron ont été rayés au crayon.
La bonne musique me fait rêver avec délices à ce qui occupe mon cœur dans le moment. De là, les moments délicieux que j’ai trouvés à la Scala, de 1814 à 1821.
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