EXTRAIT DE LA DÉFENSE DU GÉNIE DU CHRISTIANISME
Atala – René, François-René de Chateaubriand (1802)·Texte intégral, chapitre 6 sur 10·Livre complet →
CHRISTIANISME.
« On a déjà fait remarquer la tendre sollicitude des critiques12 pour la pureté de la religion ; on devait donc s’attendre qu’ils se formaliseraient des deux épisodes que l’auteur a introduits dans son livre. Cette objection particulière rentre dans la grande objection qu’ils ont opposée à tout l’ouvrage, et elle se détruit par la réponse générale qu’on y a faite plus haut. Encore une fois, l’auteur a dû combattre des poèmes et des romans impies avec des poèmes et des romans pieux ; il s’est couvert des mêmes armes dont il voyait l’ennemi revêtu : c’était une conséquence naturelle et nécessaire du genre d’apologie qu’il avait choisi. Il a cherché à donner l’exemple avec le précepte. Dans la partie théorique de son ouvrage, il avait dit que la religion embellit notre existence, corrige les passions sans les éteindre, jette un intérêt singulier sur tous les sujets où elle est employée ; il avait dit que sa doctrine et son culte se mêlent merveilleusement aux émotions du cœur et aux scènes de la nature ; qu’elle est enfin la seule ressource dans les grands malheurs de la vie : il ne suffisait pas d’avancer tout cela, il fallait encore le prouver. C’est ce que l’auteur a essayé de faire dans les deux épisodes de son livre. Ces épisodes étaient en outre une amorce préparée à l’espèce de lecteurs pour qui l’ouvrage est spécialement écrit. L’auteur avait-il donc si mal connu le cœur humain, lorsqu’il a tendu ce piège innocent aux incrédules ? Et n’est-il pas probable que tel lecteur n’eût jamais ouvert le Génie du Christianisme s’il n’y avait cherché René et Atala ?
12.Il s’agit ici des Philosophes uniquement.
Sai che la corre il mondo dove più versi Delle sue dolcezze il lusinger parnasso, E che ’l verso, condito in molli versi, I più schivi allettando, ha persuaso.
« Tout ce qu’un critique impartial qui veut entrer dans l’esprit de l’ouvrage était en droit d’exiger de l’auteur, c’est que les épisodes de cet ouvrage eussent une tendance visible à faire aimer la religion et à en démontrer l’utilité. Or, la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie, et pour ceux-là mêmes qui sont les plus grands, la puissance d’une religion qui peut seule fermer des plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir, ne sont-elles pas invinciblement prouvées dans l’histoire de René ? L’auteur y combat en outre le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène directement au suicide. C’est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s’isolant des hommes, en s’abandonnant à ses songes, il a fait croire à une foule de jeunes gens qu’il est beau de se jeter ainsi dans la vague de la vie. Le roman de Werther a développé depuis ce germe de poison. L’auteur du Génie du Christianisme, obligé de faire entrer dans le cadre de son Apologie quelques tableaux pour l’imagination, a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau, et peindre les funestes conséquences de l’amour outré de la solitude. Les couvents offraient autrefois des retraites à ces âmes contemplatives que la nature appelle impérieusement aux méditations. Elles y trouvaient auprès de Dieu de quoi remplir le vide qu’elles sentent en elles-mêmes et souvent l’occasion d’exercer de rares et sublimes vertus. Mais depuis la destruction des monastères et les progrès de l’incrédulité on doit s’attendre à voir se multiplier au milieu de la société (comme il est arrivé en Angleterre) des espèces de solitaires tout à la fois passionnés et philosophes, qui, ne pouvant ni renoncer aux vices du siècle ni aimer ce siècle, prendront la haine des hommes pour l’élévation du génie, renonceront à tout devoir divin et humain, se nourriront à l’écart des plus vaines chimères et se plongeront de plus en plus dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort.
« Afin d’inspirer plus d’éloignement pour ces rêveries criminelles, l’auteur a pensé qu’il devait prendre la punition de René dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l’individu qu’à la famille de l’homme, et que les anciens attribuaient la fatalité. L’auteur eut choisi le sujet de Phèdre s’il n’eût été traité par Racine. Il ne restait que celui d’Érope et de Thyeste13 chez les Grecs, ou d’Amnon et de Thamar chez les Hébreux14 ; et, bien qu’il ait été aussi transporté sur notre scène15, il est toutefois moins connu que celui de Phèdre. Peut-être aussi s’applique-t-il mieux aux caractères que l’auteur a voulu peindre. En effet, les folles rêveries de René commencent le mal et ses extravagances l’achèvent : par les premières il égare l’imagination d’une faible femme : par les dernières, en voulant attenter à ses jours, il oblige cette infortunée à se réunir à lui ; ainsi le malheur naît du sujet, et la punition sort de la faute.
13.Sen. in Atr. et Th. Voyez aussi Canacé et Macarcus, et Caune et Byblis dans les Métamorphoses et dans les Héroïdes d’Ovide. J’ai rejeté comme trop abominable le sujet de Myrra, qu’on retrouve encore dans celui de Lot et de ses filles.
14.Reg., 13, 14.
15.Dans l’Abufar de M. Ducis.
« Il ne restait qu’à sanctifier, par le Christianisme, cette catastrophe empruntée à la fois de l’antiquité païenne et de l’antiquité sacrée. L’auteur, même alors, n’eut pas tout à faire, car il trouva cette histoire presque naturalisée chrétienne dans une vieille ballade de pèlerin que les paysans chantent encore dans plusieurs provinces16. Ce n’est pas par les maximes répandues dans un ouvrage, mais par l’impression que cet ouvrage laisse au fond de l’âme, que l’on doit juger de sa moralité. Or, la sorte d’épouvante et de mystère qui règne dans l’épisode de René serre et contriste le cœur sans y exciter d’émotion criminelle. Il ne faut pas perdre de vue qu’Amélie meurt heureuse et guérie, et que René finit misérablement. Ainsi le vrai coupable est puni, tandis que sa trop faible victime, remettant son âme blessée entre les mains de celui qui retourne le malade sur sa couche, sent renaître une joie ineffable du fond même des tristesses de son cœur. Au reste, le discours du père Souël ne laisse aucun doute sur le but et les moralités religieuses de l’histoire de René. »
16.C’est le Chevalier des Landes : Malheureux chevalier, etc.
On voit par le chapitre cité du Génie du Christianisme, quelle espèce de passion nouvelle j’ai essayé de peindre ; et, par l’extrait de la Défense, quel vice non encore attaqué j’ai voulu combattre. J’ajouterai que, quant au style, René a été revu avec autant de soin qu’Atala, et qu’il a reçu le degré de perfection que je suis capable de lui donner.