EXTRAIT DU GÉNIE DU CHRISTIANISME
Atala – René, François-René de Chateaubriand (1802)·Texte intégral, chapitre 5 sur 10·Livre complet →
IIe partie, liv. III, chap. IX,
intitulé : Du vague des passions.
« Il reste à parler d’un état de l’âme qui, ce nous semble, n’a pas encore été bien observé : c’est celui qui précède le développement des grandes passions, lorsque toutes les facultés jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus les peuples avancent en civilisation, plus cet état du vague des passions augmente : car il arrive alors une chose fort triste : le grand nombre d’exemples qu’on a sous les yeux, la multitude de livres qui traitent de l’homme et de ses sentiments, rendent habile sans expérience. On est détrompé sans avoir joui ; il reste encore des désirs, et l’on n’a plus d’illusions. L’imagination est riche, abondante et merveilleuse, l’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite, avec un cœur plein, un monde vide, et sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout.
« L’amertume que cet état de l’âme répand sur la vie est incroyable, le cœur se retourne et se replie en cent manières pour employer des forces qu’il sent lui être inutiles. Les anciens ont peu connu cette inquiétude secrète, cette aigreur des passions étouffées qui fermentent toutes ensemble : une grande existence politique, les jeux du Gymnase et du champ de Mars, les affaires du forum et de la place publique remplissaient tous leurs moments, et ne laissaient aucune place aux ennuis du cœur.
« D’une autre part, ils n’étaient pas enclins aux exagérations, aux espérances, aux craintes sans objet, à la mobilité des idées et des sentiments, à la perpétuelle inconstance, qui n’est qu’un dégoût constant, dispositions que nous acquérons dans la société intime des femmes. Les femmes, chez les peuples modernes, indépendamment de la passion qu’elles inspirent, influent encore sur tous les autres sentiments. Elles ont dans leur existence un certain abandon qu’elles font passer dans la nôtre ; elles rendent notre caractère d’homme moins décidé ; et nos passions, amollies par le mélange des leurs, prennent à la fois quelque chose d’incertain et de tendre…
« Il suffirait de joindre quelques infortunes à cet état indéterminé des passions pour qu’il pût servir de fond à un drame admirable. Il est étonnant que les écrivains modernes n’aient pas encore songé à peindre cette singulière position de l’âme. Puisque nous manquons d’exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs un épisode extrait, comme Atala, de nos anciens Natchez ? C’est la vie de ce jeune René, à qui Chactas a raconté son histoire, etc., etc. »