PRÉFACE D’ATALA ET DE RENÉ
Atala – René, François-René de Chateaubriand (1802)·Texte intégral, chapitre 4 sur 10·Livre complet →
(Édition in-12 de 1805)
L’indulgence avec laquelle on a bien voulu accueillir mes ouvrages m’a imposé la loi d’obéir au goût du public et de céder au conseil de la critique.
Quant au premier, j’ai mis tous mes soins à le satisfaire. Des personnes chargées de l’instruction de la jeunesse ont désiré avoir une édition du Génie du Christianisme qui fût dépouillée de cette partie de l’Apologie, uniquement destinée aux gens du monde : malgré la répugnance naturelle que j’avais à mutiler mon ouvrage, et ne considérant que l’utilité publique, j’ai publié l’abrégé que l’on attendait de moi.
Une autre classe de lecteurs demandait une édition séparée des deux épisodes de l’ouvrage : je donne aujourd’hui cette édition.
Je dirai maintenant ce que j’ai fait relativement à la critique.
Je me suis arrêté, pour le Génie du Christianisme, à des idées différentes de celles que j’ai adoptées pour ses épisodes.
Il m’a semblé d’abord que, par égard pour les personnes qui ont acheté les premières éditions, je ne devais faire, du moins à présent, aucun changement notable à un livre qui se vend aussi cher que le Génie du Christianisme. L’amour-propre et l’intérêt ne m’ont pas paru des raisons assez bonnes, même dans ce siècle, pour manquer à la délicatesse.
En second lieu, il ne s’est pas écoulé assez de temps depuis la publication du Génie du Christianisme pour que je sois parfaitement éclairé sur les défauts d’un ouvrage de cette étendue. Où trouverais-je la vérité parmi une foule d’opinions contradictoires ? L’un vante mon sujet aux dépens de mon style ; l’autre approuve mon style et désapprouve mon sujet. Si l’on m’assure, d’une part, que le Génie du Christianisme est un monument à jamais mémorable pour la main qui l’éleva et pour le commencement du dix-neuvième siècle9 ; de l’autre, on a pris soin de m’avertir, un mois ou deux après la publication de l’ouvrage, que les critiques venaient trop tard, puisque cet ouvrage était déjà oublié10.
9.M. de Fontanes.
10.M. Ginguené. (Décad. philosoph.)
Je sais qu’un amour-propre plus affermi que le mien trouverait peut-être quelque motif d’espérance pour se rassurer contre cette dernière assertion. Les éditions du Génie du Christianisme se multiplient, malgré les circonstances qui ont ôté à la cause que j’ai défendue le puissant intérêt du malheur. L’ouvrage, si je ne m’abuse, paraît même augmenter d’estime dans l’opinion publique à mesure qu’il vieillit, et il semble que l’on commence à y voir autre chose qu’un ouvrage de pure imagination. Mais à Dieu ne plaise que je prétende persuader de mon faible mérite ceux qui ont sans doute de bonnes raisons pour ne pas y croire ! Hors la religion et l’honneur, j’estime trop peu de choses dans le monde pour ne pas souscrire aux arrêts de la critique la plus rigoureuse. Je suis si peu aveuglé par quelques succès et si loin de regarder quelques éloges comme un jugement définitif en ma faveur, que je n’ai pas cru devoir mettre la dernière main à mon ouvrage. J’attendrai encore afin de laisser le temps aux préjugés de se calmer, à l’esprit de parti de s’éteindre alors l’opinion qui se sera formée sur mon livre sera sans doute la véritable opinion : je saurai ce qu’il faudra changer au Génie du Christianisme pour le rendre tel que je désire le laisser après moi, s’il me survit.
Mais si j’ai résisté à la censure dirigée contre l’ouvrage entier par les raisons que je viens de déduire, j’ai suivi pour Atala, prise séparément, un système absolument opposé. Je n’ai pu être arrêté dans les corrections ni par la considération du prix du livre, ni par celle de la longueur de l’ouvrage. Quelques années ont été plus que suffisantes pour me faire connaître les endroits faibles ou vicieux de cet épisode. Docile sur ce point à la critique, jusqu’à me faire reprocher mon trop de facilité, j’ai prouvé à ceux qui m’attaquaient que je ne suis jamais volontairement dans l’erreur, et que dans tous les temps et sur tous les sujets je suis prêt à céder à des lumières supérieures aux miennes. Atala a été réimprimée onze fois, cinq fois séparément et six fois dans le Génie du Christianisme : si l’on confrontait ces onze éditions, à peine en trouverait-on deux tout à fait semblables.
La douzième que je publie aujourd’hui, a été revue avec le plus grand soin. J’ai consulté des amis prompts à me censurer : j’ai pesé chaque phrase, examiné chaque mot. Le style, dégagé des épithètes qui l’embarrassaient, marche peut-être avec plus de naturel et de simplicité. J’ai mis plus d’ordre et de suite dans quelques idées ; j’ai fait disparaître jusqu’aux moindres incorrections de langage. M. de La Harpe me disait au sujet d’Atala : « Si vous voulez vous enfermer avec moi seulement quelques heures, ce temps nous suffira pour effacer les taches qui font crier si haut vos censeurs. » J’ai passé quatre ans à revoir cet épisode, mais aussi il est tel qu’il doit rester. C’est la seule Atala que je reconnaîtrai à l’avenir.
Cependant il y a des points sur lesquels je n’ai pas cédé entièrement à la critique. On a prétendu que quelques sentiments exprimés par le père Aubry renfermaient une doctrine désolante. On a, par exemple, été révolté de ce passage : (nous avons aujourd’hui tant de sensibilité !)
« Que dis-je ! ô vanité des vanités ! Que parlé-je de la puissance des amitiés de la terre ! Voulez-vous, ma chère fille, en connaître, l’étendue ? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là mêmes qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d’autres liaisons, tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis ! »
Il ne s’agit pas de savoir si ce sentiment est pénible à avouer, mais s’il est vrai et fondé sur la commune expérience. Il serait difficile de ne pas en convenir. Ce n’est pas surtout chez les Français que l’on peut avoir la prétention de ne rien oublier. Sans parler des morts dont on ne se souvient guère, que de vivants sont revenus dans leurs familles et n’y ont trouvé que l’oubli, l’humeur et le dégoût ? D’ailleurs quel est ici le but du père Aubry ? N’est-ce pas d’ôter à Atala tout regret d’une existence qu’elle vient de s’arracher volontairement et à laquelle elle voudrait en vain revenir ? Dans cette intention, le missionnaire, en exagérant même à cette infortunée les maux de la vie, ne ferait encore qu’un acte d’humanité. Mais il n’est pas nécessaire de recourir à cette explication. Le père Aubry exprime une chose malheureusement trop vraie. S’il ne faut pas calomnier la nature humaine, il est aussi très inutile de la voir meilleure qu’elle ne l’est en effet.
Le même critique, M. l’abbé Morellet, s’est encore élevé contre cette autre pensée, comme fausse et paradoxale :
« Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles, il faut tôt ou tard qu’elles finissent, parce que le cœur de l’homme est fini. C’est une de nos grandes misères : nous ne sommes pas capables d’être longtemps malheureux. »
Le critique prétend que cette sorte d’incapacité de l’homme pour la douleur est au contraire un des grands biens de la vie. Je ne lui répondrai pas que si cette réflexion est vraie, elle détruit l’observation qu’il a faite sur le premier passage du discours du père Aubry. En effet, ce serait soutenir, d’un côté, que l’on n’oublie jamais ses amis, et de l’autre qu’on est très heureux de n’y plus penser. Je remarquerai seulement que l’habile grammairien me semble ici confondre les mots. Je n’ai pas dit : « C’est une de nos grandes infortunes, » ce qui serait faux, sans doute, mais : « C’est une de nos grandes misères, » ce qui est très vrai. Eh ! qui ne sent que cette impuissance où est le cœur de l’homme de nourrir longtemps un sentiment, même celui de la douleur, est la preuve la plus complète de sa stérilité, de son indigence, de sa misère ? M. l’abbé Morellet paraît faire, avec beaucoup de raison, un cas infini du bon sens, du jugement, du naturel ; mais suit-il toujours dans la pratique la théorie qu’il professe ? Il serait assez singulier que ses idées riantes sur l’homme et sur la vie me donnassent le droit de le soupçonner à mon tour de porter dans ces sentiments l’exaltation et les illusions de la jeunesse.
La nouvelle nature et les mœurs nouvelles que j’ai peintes m’ont attiré encore un autre reproche peu réfléchi. On m’a cru l’inventeur de quelques détails extraordinaires, lorsque je rappelais seulement des choses connues de tous les voyageurs. Des notes ajoutées à cette édition d’Atala m’auraient aisément justifié, mais, s’il en avait fallu mettre dans tous les endroits où chaque lecteur pouvait en avoir besoin, elles auraient bientôt surpassé la longueur de l’ouvrage. J’ai donc renoncé à faire des notes. Je me contenterai de transcrire ici un passage de la Défense du Génie du Christianisme. Il s’agit des ours enivrés de raisin, que les doctes censeurs avaient pris pour une gaieté de mon imagination. Après avoir cité des autorités respectables et le témoignage de Carver, Bartram, Imley, Charlevoie, j’ajoute : « Quand on trouve dans un auteur une circonstance qui ne fait pas beauté en elle-même et qui ne sert qu’à donner de la ressemblance au tableau, si cet auteur a d’ailleurs montré quelque sens commun, il serait assez naturel de supposer qu’il n’a pas inventé cette circonstance et qu’il n’a fait que rapporter une chose réelle, bien qu’elle ne soit pas très connue. Rien n’empêche qu’on ne trouve Atala une méchante production ; mais j’ose dire que la nature américaine y est peinte avec la plus scrupuleuse exactitude. C’est une justice que lui rendent tous les voyageurs qui ont visité la Louisiane et les Florides. Les deux traductions anglaises d’Atala sont parvenues en Amérique, les papiers publics ont annoncé, en outre, une troisième traduction publiée à Philadelphie avec succès. Si les tableaux de cette histoire eussent manqué de vérité, auraient-ils réussi chez un peuple qui pouvait dire à chaque pas : ce ne sont pas là nos fleuves, nos montagnes, nos forêts ? Atala est retournée au désert, et il semble que sa patrie l’ait reconnue pour véritable enfant du désert11. »
11.Défense du Génie du Christianisme.
René, qui accompagne Atala dans la présente édition, n’avait point encore été imprimé à part. Je ne sais s’il continuera d’obtenir la préférence que plusieurs personnes lui donnent sur Atala. Il fait suite naturelle à cet épisode, dont il diffère néanmoins par le style et par le ton. Ce sont, à la vérité, les mêmes lieux et les mêmes personnages, mais ce sont d’autres mœurs et un autre ordre de sentiments et d’idées. Pour toute préface, je citerai encore les passages du Génie du Christianisme et de la Défense qui se rapportent à René.