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Livre douzième

Le Soleil et les Grenouilles

Fables, Jean de La Fontaine (1668)·Texte intégral, fable 242 sur 245·Livre complet →

Les filles du limon tiraient du Roi des astres

Assistance et protection :

Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres

Ne pouvaient approcher de cette nation :

Elle faisait valoir en cent lieux son empire.

Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire,

(Car que coûte-t-il d’appeler

Les choses par noms honorables ?)

Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler,

Et devinrent insupportables.

L’imprudence, l’orgueil, et l’oubli des bienfaits,

Enfants de la bonne fortune,

Firent bientôt crier cette troupe importune :

On ne pouvait dormir en paix.

Si l’on eût cru leur murmure,

Elles auraient, par leurs cris

Soulevé grands et petits

Contre l’œil de la nature.

Le Soleil, à leur dire, allait tout consumer ;

Il fallait promptement s’armer,

Et lever des troupes puissantes.

Aussitôt qu’il faisait un pas,

Ambassades coassantes

Allaient dans tous les États :

À les ouïr, tout le Monde,

Toute la machine ronde

Roulait sur les intérêts

De quatre méchants marais.

Cette plainte téméraire

Dure toujours ; et pourtant

Grenouilles doivent se taire,

Et ne murmurer pas tant :

Car si le Soleil se pique,

Il le leur fera sentir ;

La République aquatique

Pourrait bien s’en repentir.