Isis
II
Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 23 sur 28·Livre complet →
Après la mort d’Alexandre le Grand, les deux principales religions d’où sont sorties les autres, le culte des astres et celui du feu, dont la plus haute expression fut la doctrine de Zoroastre, et la plus grossière l’idolâtrie, formèrent ensemble une étrange fusion. — Les systèmes religieux de l’Orient et de l’Occident se rencontrèrent à Ephèse, à Antioche, à Alexandrie et à Rome. La nouvelle superstition égyptienne se répandit partout avec une rapidité extraordinaire. Depuis longtemps, les idées et les mythes de la vieille théogonie n’étaient plus à la taille du monde grec et romain, Jupiter et Junon, Apollon et Diane, — et tous les autres habitants de l’Olympe, pouvaient encore être invoqués, et n’avaient pas perdu leur crédit dans l’opinion publique. Leurs autels fumaient a certains jours solennels de l’année ; leurs images étaient portées en grande pompe par les chemins, et le temple et le théâtre se remplissaient, les jours de fête, de spectateurs nombreux. Mais ces spectateurs étaient devenus étrangers à toute espèce d’adoration. — L’art même, qui se jouait en d’idéales représentations des dieux, n’était plus qu’un appât raffiné pour les sens. Aussi le petit nombre de fidèles qui existaient encore avaient-ils la conviction que la divinité habitait seulement dans les vieilles images de forme roide et sèche, — appartenant à la théogonie primitive. Cette superstition populaire s’opposa vainement à l’effort des philosophes et des sceptiques moqueurs. — Les lois divines et humaines, et ce que les simples aïeux avaient considéré comme le type de la sainteté, furent conspués et foulés aux pieds. Mais, dans cet état de décomposition générale, l’âme humaine ne sentit que mieux le vide immense qu’elle s’était fait et un désir secret de rétablir quelque chose de divin, d’inexprimable. Un besoin semblable fut ressenti à la fois par des milliers d’esprits blasés, et ce vieil adage reçut une nouvelle confirmation, que là où l’incrédulité règne, la superstition s’est déjà ouvert une porte. — Le judaïsme parut à beaucoup de personnes de nature à combler ce vide douloureux. On sait avec quelle rapidité le culte mosaïque conquit alors des sectateurs non seulement dans tout l’empire romain, mais au delà même de ses frontières.
Pourtant le dogme de Jéhovah n’admettait pas d’images, et il fallait à l’adoration matérialiste de cette époque des formes palpables et parlantes. Alors, l’Égypte, la mère et la conservatrice de toutes les imaginations et aussi de toutes les extravagances religieuses, offrit une satisfaction aux besoins de l’âme et des sens. — Sérapis et Isis vinrent en aide, l’un aux corps souffrants, l’autre aux âmes languissantes. — Jupiter Sérapis, avec la corbeille de fruits sur sa tête majestueuse et rayonnante, déposséda bientôt, à Rome et dans la Grèce, le Jupiter Olympien et Capitolin armé de sa foudre. Le vieux Jupiter n’était bon qu’à tonner, et ses éclats atteignaient souvent ses temples et l’arbre qui lui était consacré. — Le dieu égyptien, héritier des mystères et des traditions primitives de l’ancien culte d’Apis et d’Osiris, et de toute la magnificence de l’Olympe grec, ne tenait pas vainement dans sa main la clef du Nil et du royaume des ombres. Il pouvait guérir les mortels de tous les maux dont ils sont affligés. Dans une plus large mesure, ce nouveau sauveur alexandrin opérait ces cures merveilleuses qu’autrefois Esculape, le dompteur de la douleur, avait faites à Épidaure. Presque tous les grands ports de mer d’Italie eurent des sérapéons, — ainsi nommait-on les temples et les hôpitaux du Dieu guérisseur, — avec des vestibules et des colonnades, où un grand nombre de chambres et de salles de bains étaient préparées pour les malades. — Ces sérapéons étaient les lazarets et les maisons de santé de l’ancien monde. — Sans doute, il y avait là des remèdes naturels, et, avant tout, ceux des bains et du massage, combinés avec le magnétisme, le somnambulisme, et autres pratiques dont les prêtres possédaient et se transmettaient le secret; mais cela était fondé sur une profonde connaissance des hommes d’alors; et de cet empirisme sortit bientôt une remarquable et puissante médecine physique. — La merveilleuse puissance du dieu nous est attestée par les ruines de son temple à Pouzzoles. C’est à trois lieues de Naples, sur la côte de Campanie; — maintenant, encore trois gigantesques colonnes, toutes ravagées qu’elles sont par les plantes grimpantes, du sein d’un monceau de ruines, proclament l’antique renommée du dieu, qui, dans ce populeux port de mer, sous le nom de Sérapis Dusar, donnait refuge et guérison. Une magnifique colonnade, qui, dans les temps modernes, a été appropriée au palais de Caserte, entourait les salles et les galeries. — On y trouvait un grand nombre de chambres de malades et d’étuves entre les logements des prêtres et des gardiens. Le long du rivage, depuis le voluptueux golfe de Neptuno jusqu’aux souterrains de Trivergola, il y avait une série de lieux d’asile et de guérison sous la protection du père universel Sérapis.