Isis
III
Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 24 sur 28·Livre complet →
Mais, si puissant et si séduisant que fût le culte régénéré d’Isis pour les hommes énervés de cette époque, il agissait principalement sur les femmes. — Tout ce que les étranges cérémonies et mystères des Cabires et des dieux d’Eleusis, de la Grèce, tout ce que les bacchanales du Liber Pater et de l’Hébon de la Campanie et de la Grande Grèce, tout ce que même la fête de la Bonne Déesse de Rome avait offert séparément à la passion du merveilleux et a la superstition même, se trouvait, par un religieux artifice, rassemblé dans le culte secret de la déesse égyptienne, comme en un canal souterrain qui reçoit les eaux d’une foule d’affluents.
Outre les fêtes particulières mensuelles et les grandes solennités, il y avait deux fois par jour assemblée et office publics pour les croyants des deux sexes. Dès la première heure du jour, la déesse était sur pied, et celui qui voulait mériter ses grâces particulières devait se présenter à son lever pour la prière du matin. — Le temple était ouvert avec grande pompe. Le grand prêtre sortait du sanctuaire accompagné de ses ministres. L’encens odorant fumait sur l’autel; de doux sons de flûte se faisaient entendre. — Cependant la communauté s’était partagée en deux rangs, dans le vestibule, jusqu’au premier degré du temple. — La voix du prêtre invite à la prière, une sorte de litanie est psalmodiée; puis on entend retentir dans les mains de quelques adorateurs les sons éclatants du sistre d’Isis. Souvent, une partie de l’histoire de la déesse est représentée au moyen de pantomimes et de danses symboliques. Les éléments de son culte sont présentés avec des invocations au peuple agenouillé, qui chante ou qui murmure toute sorte d’oraisons.
Mais, si l’on avait, au lever du soleil, célébré les matines de la déesse, on ne devait pas négliger de lui offrir ses salutations du soir et de lui souhaiter une nuit heureuse, formule particulière qui constituait une des parties importantes de la liturgie. On commençait par annoncer à la déesse elle-même l’heure du soir.
Les anciens ne possédaient pas, il est vrai, la commodité de l’horloge sonnante, ni même de l’horloge muette; mais ils suppléaient, autant qu’ils le pouvaient, à nos machines d’acier et de cuivre par des machines vivantes, par des esclaves chargés de crier l’heure d’après la clepsydre et le cadran solaire; — il y avait même des hommes qui, rien qu’à la grandeur de leur ombre, qu’ils savaient estimer a vue d’œil, pouvaient dire l’heure exacte du jour ou du soir. — Cet usage de crier les déterminations du temps était également admis dans les temples. Il y avait à Rome des gens pieux qui remplissaient auprès de Jupiter Capitolin ce singulier office de lui dire les heures. — Mais cette coutume était principalement observée aux matines et aux vêpres de la grande Isis, et c’est de cela que dépendait l’ordonnance de la liturgie quotidienne.