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Jemmy O’Dougherty

I

Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 18 sur 28·Livre complet →

Comment Jacques Toffel et Jemmy O’Dougherty tirèrent à la fois deux épis rouges de maïs.

À MOINS de cent milles de distance du confluent de l’Alleghany et du Monogehala, est situé un vallon délicieux, ou ce qu’on appelle dans la langue du pays un bottom, véritable paradis borné de tous côtés par des montagnes et par le cours de l’Ohio, que les Français ont surnommé Belle Rivière. Le versant et la cime des hauteurs qui s’étagent doucement vers l’horizon sont revêtus d’une riche végétation de sycomores centenaires, d’aunes et d’acacias, tous unis par le tissu de la vigne sauvage, et sous lesquels on respire une douce fraîcheur. Sur le premier plan, les deux rivières réunies dans l’Ohio roulent paisiblement leurs eaux jumelles, offrant çà et là une barque qui glisse sur les eaux tranquilles, ou parfois quelque bateau à vapeur, volant comme une flèche, qui fait surgir des bandes effarouchées de canards et d’oies sauvages établis sous l’ombre des sycomores et des saules pleureurs. Un seul sentier conduit à la partie supérieure du canton, à ce qu’on appelle le haut pays, où, depuis soixante ans, des Anglais, des Irlandais, des Allemands, et autres races européennes, se sont établis, alliés et fondus ensemble complètement. Ce n’est pas à dire pourtant que cette grande famille républicaine ne manifeste plus par aucun signe sa diversité d’origine. Le descendant allemand, par exemple, tient encore fortement à sa sauerkraut ; il préfère encore son blockhaus, simple et rustique comme lui, à l’élégante franchouse de ses voisins; la couleur favorite de son habit à larges pans est toujours bleue; ses bas sont de cette couleur; ses gros souliers ronds portent le dimanche d’épaisses boucles d’argent, et, comme ses aïeux encore, il affectionne les inexpressibles en peau noués autour du genou avec des courroies.

I. Choucroute. — Blockhaus, maison construite en troncs d’arbres équarris. — Franchouse, maison de charpente revêtue de pierres et de plâtre.

La mode tyrannique, ou, comme on l’appelle là-bas, la fashion, n’a encore trouvé que peu d’occasions d’étendre son empire, et un chapeau très simple en paille et en soie, une robe encore plus simple d’une étoffe fabriquée dans le pays, forment toute la parure dont les familles permettent aux jeunes demoiselles d’augmenter le pouvoir de leurs charmes.

Malgré cette résistance obstinée des têtes allemandes, les différents partis vivent dans la plus parfaite union : peut-être même ces nuances contribuent-elles à l’agrément de leurs réunions et fêtes assez fréquentes, connues en général sous le nom de froehlichs. On appelle ainsi, en effet, les assemblées qui ont lieu chez l’un ou chez l’autre pour écosser en commun les épis de maïs. Il faut voir les couples joyeux accourant par une belle soirée d’automne des quatre points cardinaux, franchissant les haies, se frayant une route à travers les broussailles, sortant enfin des bois avec des joues rouges comme l’écarlate, et se secouant les mains en arrivant à faire craquer leurs os. Puis ils s’asseyent en demi-cercle devant la maison du rendez-vous, ayant en face une montagne de tiges de maïs, et derrière eux le vieux Bambo, destiné à couronner la fête par son talent musical, mais qui, couché en attendant sur le banc du poêle, s’abandonne provisoirement à un sommeil tant soit peu bruyant.

Il y a environ quarante ans qu’il y eut une de ces réunions dans la colonie, chez Jacques Blocksberger. Parmi les jeunes gens qui y accoururent de plus de cinq milles à la ronde, il s’en trouva surtout deux qu’on salua avec un empressement particulier. C’était d’abord une fraîche miss irlandaise, portant le nom sonore de Jemmy O’Dougherty, ronde et fraîche jeune fille, ayant une gracieuse figure de lutin, des joues bien roses, un cou de cygne, des yeux d’un bleu grisâtre, dont certains regards faisaient mal, enfin un petit nez tant soit peu aquilin, qui faisait supposer à celle à qui il appartenait une certaine dose de sagacité et aussi d’assurance et d’inflexibilité irlandaises, dont son futur époux devait attendre quelque signification en bien ou en mal. Mais, si elle ne semblait pas aussi patiente que Job, elle était du moins aussi pauvre, ce qui ne l’empêchait pas de savoir arranger les choses de manière à paraître partout avec avantage, et dans une toilette irréprochable pour le pays.

Le second personnage dont nous avons à parler était mister Christophorus, ou, comme on l’appelait ordinairement, le riche Toffel (abréviation allemande de Christophe), garçon de six pieds six pouces américains, en apparence un peu lâche, mais nerveux et solidement constitué. Indépendamment de ces avantages, et ils n’étaient pas à dédaigner, Christophorus possédait encore une métairie de trois cents acres, tout le vallon de l’Ohio dont nous avons fait une description, une grange bâtie en pierre, une maison ornée de jalousies peintes en vert, et pourvue d’un toit en bardeaux également peints en rouge, et, à ce qu’on disait encore, deux bas de laine bleue que lui avait laissés son père, et qui étaient entièrement remplis de bons dollars espagnols. Aussi, lorsque Toffel passait devant quelque ferme sur son cheval gris, en sifflant un air allemand, le cœur de plus d’une blondine se mettait à battre plus vite.

Il arriva donc que Jemmy se trouva placée à côté de Toffel. Comment cela se fît, c’est ce que la chronique ne dit pas bien clairement ; mais ce qui paraît certain, c’est que la volonté de ce dernier ne fut pour rien dans ce hasard. Toffel, comme nous l’avons dit, était un grand garçon à larges épaules, et, comme les bancs du local n’étaient rien moins que commodes, il s’assit sur le tronc d’un hickory ; Jemmy choisit sa place tout à côté de lui, comme pour se séparer d’un certain groupe de jeunes gens plus bruyants et plus entreprenants que notre héros. En effet, celui-ci siégeait sans mauvaise pensée, paisible comme un citoyen sensé des Etats-Unis, écossant des épis de maïs, et pensant à son énorme cheval, à son bétail et à ses bas bleus, ainsi qu’à mille autres choses, excepté à sa gentille voisine. Nous ne voulons pas dire que sa voisine pensât à lui; seulement, avec toute la complaisance d’une âme chrétienne, elle entassait d’une main leste un grand nombre de tiges devant son voisin, qui, long et maladroit qu’il était, n’avait plus qu’à étendre le bras pour les écosser commodément. Mais Toffel ne faisait nulle attention à cette main amicale, et continuait d’écosser jusqu’à ce que, le tas diminuant, il lui fallait se courber et s’étendre, à sa grande gêne; mais alors ce fut encore elle qui se courba gracieusement et rassembla quelques douzaines d’épis dans son tablier pour les poser en petit tas devant lui, le tout avec une grâce si enchanteresse qu’il était presque impossible de lui résister. Mais soyez assuré que toute cette attention eût encore échappé aux regards de notre tête carrée d’Allemand, si, précisément dans l’instant où elle tournait d’une manière si attrayante devant lui, son œil n’eût rencontré par hasard celui de Toffel, et cet œil, dirent quelques mauvaises langues, avait alors une expression si irrésistible que Toffel, pour la première fois, ouvrit grandement les siens.

Sur quoi il se remit à écosser son maïs, et à prendre de temps en temps une gorgée de whiskey, sans un mot de remerciement à sa gentille et complaisante voisine. Faut-il s’étonner si elle se lassa d’aider à la paresse d’une bûche si insensible? Donc, quand le troisième tas fut écossé, Jemmy ne s’occupa pas davantage de Toffel. Quoi qu’il en soit, celui-ci commençait à se trouver assez bien, et à prendre plus souvent sa gorgée de whiskey, quand le sort jaloux le menaça de le priver de cette consolation.

Plusieurs heures s’étaient déjà envolées depuis que la société s’était livrée au travail, quand le hasard voulut que les deux voisins tirassent à la fois chacun deux épis de grain rouge. Mais il faut savoir que, suivant un usage respectable établi aux Etats-Unis, deux épis rouges qui sont tirés et écossés en même temps par deux individus qualifiés, comme Jemmy O’Dougherty et Jacques Toffel, confèrent au plus fort des deux le droit de donner et même au besoin de prendre un baiser à l’autre.

Toffel était donc en possession d’un titre aussi valable qu’aucun autre au monde; mais peu s’en fallut qu’il ne le perdît, en négligeant d’en user. En effet, déjà il avait laissé tomber sa tige, quand Jemmy, brave fille ! s’avisa d’avoir des yeux pour lui.

« Deux épis rouges ! s’écria-t-elle dans une naïve ignorance de ce qu’elle faisait.

— Deux épis rouges! » s’écrièrent aussitôt cinquante gosiers.

Et toute la société se mit debout comme si la foudre était tombée au milieu d’elle. Ici, il fut impossible à notre Toffel de ne pas comprendre la cause de cette émotion générale. Aussi parut-il enfin jaloux du droit que le hasard lui avait conféré ; mais il fallait encore vaincre la résistance de tout le corps féminin, qui forma autour de Jemmy un carré qui aurait défié tout un bataillon de freluquets de la ville. Cependant Toffel n’était pas homme à se laisser arrêter par de vaines démonstrations; il s’avança vers les conjurées, saisit commodément chacune de ses adversaires après l’autre, en jeta une demi-douzaine sur un tas d’épis à sa droite, une demi-douzaine sur un autre tas à sa gauche, et se fraya ainsi la route jusqu’à Jemmy, qui, il faut le dire, lui résista bravement; mais la citadelle la plus forte finit par se rendre, et ainsi céda enfin notre Irlandaise, qui laissa Toffel imprimer paisiblement ses lèvres larges d’un pouce sur les siennes, bien qu’elle eût pu, à ce que prétendirent quelques compagnes jalouses, éviter en partie ce terrible contact.

Ici s’arrêtent nos renseignements sur cette agréable soirée, et nous pouvons croire seulement que la tranquillité d’esprit de Toffel y reçut une forte secousse, et qu’après le froehlich, qui comprenait aussi la danse, il fut longtemps à s’endormir, et fît un rêve pour la première fois de sa vie.

Il arriva que, peu de temps après, par un beau soir de décembre, Toffel sella son étalon gris pommelé, et monta au petit trot les sinuosités qui conduisent encore aujourd’hui de Toffelsville au pays haut, à travers les montagnes de l’Ohio.

C’était une chose réjouissante que de voir les belles fermes au milieu desquelles il eut à passer dans sa course. Plus d’une fille fraîche et gentille, et, ce qui veut dire plus, mainte jeune fille ayant une bonne dot, vivait dans ces habitations d’un extérieur grossier; plus d’une jolie bouche cria à Toffel :

« Hé ! Toffel ! encore en route si tard ? Ne voulez-vous pas entrer ? »

Mais Toffel n’avait ni yeux ni oreilles, et continuait son chemin ; et les fermes prirent un aspect toujours plus chétif, jusqu’à ce qu’enfin il arrivât à une pièce de terre, couverte de châtaigniers, où sa patience semblait sur le point de l’abandonner. C’est qu’il ne pouvait jamais voir sans humeur cette espèce d’arbres, qu’il regardait avec raison comme le signe le plus certain de l’infécondité du sol. — Et pourtant, Toffel, tu continues encore à trotter; es-tu donc tellement indifférent à ton repos que tu te laisses ensorceler par les yeux de ce gentil lutin aux cheveux dorés, que le malin esprit lui-même ne parviendrait pas à maîtriser, qui, semblable au chat, sait à la fois égratigner et caresser, rire et pleurer, le tout dans un seul et même instant? Réfléchis, cher Toffel, suspends ton pèlerinage ! L’eau et le feu, le whiskey et le thé, des gâteaux de maïs, tout cela irait-il ensemble?... Mais le voici à l’extrémité du plant de châtaigniers, et même devant un... comment le nommerons-nous ? devant une espèce d’édifice qui semble dater des guerres des Indiens. Toffel secoua la tête d’un air pensif; c’est la maison du vieux Davy O’Dougherty, et c’est une maison d’un misérable aspect. Et sa grange? il n’en a pas; ses haies? on a honte de les regarder. Oui, sa ferme offre un triste tableau de l’industrie irlandaise; point de cheval, point de charrue; toute la fortune agricole de Davy se réduit à quelques étroites pièces de terre, semées de maïs et de pommes de terre.

Toffel fit une longue pause, indécis, pensif; mais justement le vieux Davy était assis près de sa porte, avec sa vénérable moitié aux cheveux roux, et une demi-douzaine de petits monstres de la même couleur. Jemmy seule... il serait peu galant de ne pas la dire franchement blonde, était la grâce et l’ornement de la triste cabane. Elle préparait le thé, et mettait sur la table des gâteaux de maïs. Toffel alla s’asseoir devant la cheminée sans avoir à peine desserré les lèvres, et n’eût point bougé de cette place, si, en sa qualité d’Allemand, l’odeur de la fumée du charbon de terre ne l’eût désagréablement affecté; il se leva brusquement pour chercher une atmosphère plus pure, pendant que Jemmy, le voyant à moitié aveuglé, s’enfuyait dans la cuisine avec un rire moqueur. Toffel hésita un instant entre les deux portes, mais involontairement il se trouva transporté devant le feu de la cuisine, qui, étant de bois, lui plut bien mieux que l’autre, et auquel Jemmy daigna bientôt prendre place à ses côtés.

Un quart d’heure s’était écoulé, et pas une pensée immodeste ou quelconque n’avait traversé le cerveau de notre cavalier. La seule licence qu’il se permît de prendre consistait à transporter son chapeau d’un genou sur l’autre.

Enfin, cependant, il prit courage, et, regardant fixement sa voisine, il lui demanda en anglais si elle ne voulait pas le prendre pour mari.

« Que voulez-vous que je fasse d’un Allemand ? »

Telle fut la réponse un peu dure de la malicieuse Irlandaise, qui, en rabaissant la marchandise qu’elle convoitait, n’avait d’autre but que de se l’assurer à meilleur marché.

Mais songez bien à ce qu’était une telle réponse adressée par une petite créature comme Jemmy à un homme comme Toffel, garçon de six pieds, possesseur de trois cents acres de terre et de deux bas bleus garnis.

Toffel n’était rien moins que fier; cependant il se leva fort déconcerté, tira son chapeau, et s’apprêtait à sortir, en soupirant, de la cuisine, lorsque la rusée jeune fille, se glissant entre lui et la porte, lui dit en lui prenant la main :

« Et, si je vous prends, me promettez-vous d’être bon enfant ? »

Le dialogue, dès lors, prit des formes plus précises, et Toffel ne tarda pas à aller rejoindre son gris-pommelé, après avoir rudement serré la main de sa future.

Quelques jours après, le ministre protestant Gaspard Ledermaul, ancien tailleur, bénissait le mariage de Jacques Toffel et de Jemmy O’Dougherty; ce qui semblerait devoir mettre fin à notre histoire, si nous en voulions abandonner légèrement les héros, et si l’on ne savait, d’ailleurs, que les mariages n’offrent pas moins de péripéties que les amours les plus traversées.