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Jemmy O’Dougherty

II

Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 19 sur 28·Livre complet →

Comment Jemmy O’Dougherty eut tort d’aller à un meeting sur un trop grand cheval.

JACQUES Toffel n’avait pas encore accompli sa vingt et unième année, quand il entra dans la lune de miel, et ici nous devons dire à sa louange qu’il sut jouir du bonheur avec sa modération accoutumée. Nous n’avons pas laissé voir qu’il fût dissipé; et, assurément, nulle tentation ne lui vint d’introduire sa femme dans la haute société du Saragota, et de vider ainsi les deux bas bleus. Quant à mistress Toffel, ce n’était pas, certes, une méchante fille; il y avait en elle toujours cette sorte de diablerie irlandaise qui ne lui permettait pas d’être en repos tant que son mari n’avait pas fait sa volonté. Pour tout dire, en un mot, c’était elle qui portait les culottes ou les inexpressibles, selon la chaste locution anglaise. D’ailleurs, notre couple vivait heureux; un jeune Toffel ne tarda pas à faire son apparition dans le monde, et surtout alors l’heureux fermier ne regretta pas d’avoir tiré son épi rouge.

Or, il advint qu’un missionnaire se présenta vers ce temps dans la colonie, avec la prétention d’enseigner à nos bonnes gens un chemin plus court que par le passé pour gagner la porte du Ciel. Afin de donner à son projet l’impulsion nécessaire, il avait annoncé un meeting, après s’être assuré préalablement de l’assentiment des dames. Mistress Toffel, dont le respectable pasteur avait recherché surtout le patronage, avait décidé, pour répondre à cet égard flatteur, que son jeune fils serait baptisé en cette occasion, et que le père le transporterait dans ses bras au meeting.

Jusqu’ici, tout était bien, et Toffel n’y trouvait guère à redire; toutefois, en sellant ses deux chevaux, il éprouva une sorte de malaise, et comme un pressentiment fâcheux lorsqu’il s’occupa de son grand cheval gris. Mistress Toffel avait conçu pour cet animal une telle prédilection qu’elle avait déclaré n’en pas vouloir monter d’autre. A la vérité, comparés au grand cheval entier de Toffel, les autres n’étaient que des chats; mais Jemmy n’était pas une géante, et les petits chevaux lui eussent toujours mieux convenu qu’à son mari. Celui-ci était, depuis peu, devenu ambitieux, et aspirait aux emplois publics; et il fallait qu’il arrivât disgracieusement sur une de ces rosses, en s’exposant aux railleries et aux suppositions de la foule ! En tirant les chevaux de l’écurie, il vit précisément sa femme sur le seuil de la maison; mais sur son front était écrite cette inflexible résolution à laquelle le pauvre homme n’avait guère l’usage de résister. Il la laissa donc monter sur un tronc d’arbre, d’où elle s’élança sur le gris-pommelé, dont elle saisit la bride avec grâce et autorité.

La voilà sur cet animal immense, semblable à un malicieux babouin qui s’apprête à mettre à l’épreuve la mansuétude d’un patient dromadaire. Toffel la regardait la bouche ouverte et les yeux fixes.

« Ma chère! dit-il après un long combat intérieur, je vous en prie, prenez le petit cheval, et me laissez le plus grand. — Toffel, s’écria sa moitié, sûrement vous n’êtes pas assez fou pour songer à cela précisément en ce moment.

— Si, je suis assez fou pour cela ; et, si je prends ce veau irlandais, je serai à la fois à pied et à cheval. »

Ses paroles, ses regards, étonnèrent la dame; ils indiquaient une sorte de révolte contre son pouvoir, et elle sentit que tout son règne dépendait de la résolution qu’elle prendrait en ce moment décisif, et c’est dans cette idée qu’elle donna un grand coup de fouet à son cheval, qui, en deux élans, l’emporta hors de la cour.

Toffel n’eut donc rien de mieux à faire que de monter sur la rosse, en soupirant et en murmurant quelques phrases de sa langue incomprise, comme sapperment ! verflucht ! et autres aménités germaniques dont il pouvait, au besoin, dissimuler le sens. Tout à coup, il fut interrompu dans son monologue par un cri parti du haut de la montagne. Toffel jeta les yeux autour de lui, puis il regarda la hauteur, mais il n’aperçut rien; rien ne se faisait plus entendre, et pourtant la voix qui avait percé ses oreilles était la voix aiguë et sonore de sa femme, il en était certain. Elle l’avait devancé au galop de quelques centaines de pas, et bientôt les sinuosités de la route, à travers les montagnes, l’avaient dérobée à ses regards.

« Le cheval gris l’a certainement jetée à bas », se dit le loyal garçon.

Et à peine cette idée s’était-elle présentée à son esprit qu’il vit, en effet, son coursier favori descendre à grands bonds la montagne. Toffel fut saisi de frayeur; il se jeta, des deux jambes à la fois, à bas de sa rosse, et courut au-devant du cheval fougueux, qui, reconnaissant son maître, s’arrêta tranquillement jusqu’à ce qu’il l’eût débarrassé de la selle de Jemmy, et qu’il eût monté dessus avec son rejeton. Alors, Toffel se dirigea au grandissime trot vers le haut de la montagne, et courut au secours de sa moitié, de laquelle bien d’autres ne se seraient guère plus inquiétés après la manière dont elle s’était comportée; mais Toffel était d’une bonne pâte d’Allemand, et il se hâta de tout son pouvoir d’arriver à l’endroit fatal où elle devait avoir établi sa couche. Une seconde fois il entendit crier, mais ce n’était pas sa voix ordinaire, c’était plutôt un cri de détresse. Ce cri se renouvela, et, trempé d’une sueur froide, Toffel alors lança son cheval ventre à terre du côté d’où semblait venir la voix de sa femme; mais point de traces. Il regarda à droite, à gauche, puis à terre, et enfin il remarqua avec un horrible serrement de cœur des traces de pas d’hommes, et à côté les empreintes des pieds de sa femme. Des hommes étaient venus là, c’était évident; mais dire ce qu’était devenue sa femme, c’était une chose bien difficile, les traces se perdaient dans la forêt. Il examina de nouveau ces traces, et il reconnut avec consternation la large empreinte des mocassins des Indiens. Un regard vers la forêt lui fît apercevoir quelque chose d’un gris noir, c’était une plume d’aigle : plus de doute, sa malheureuse Jemmy venait d’être surprise et enlevée par les Indiens.

Toffel aimait sincèrement sa femme; cependant il n’eut point d’évanouissement, et toute la force de son amour ne put lui arracher une larme; et, au lieu de perdre du temps en vaines lamentations, il courut au grand galop rejoindre le meeting, apprit à ses voisins que les Indiens avaient surpris et enlevé sa femme tandis qu’elle se rendait à l’assemblée, ajoutant qu’il fallait qu’il la recouvrât à tout prix, et, que s’ils étaient bons voisins, et s’ils voulaient être des hommes libres, il fallait qu’ils vinssent courir en toute hâte avec lui sur les traces de ces Peaux-Rouges pour leur reprendre sa Jemmy. Comme ceux à qui il s’adressait étaient, en effet, des hommes de cœur, Toffel, en peu d’heures, se vit à la tête de cinquante jeunes gens, qui, tenant d’une main leurs carabines et de l’autre la bride de leurs chevaux, juraient de venger dignement l’enlèvement de la nouvelle Hélène.

Il n’était pas rare, en ce temps, que les colons des Etats-Unis eussent à poursuivre des Indiens pour un semblable motif; mais, pendant que Toffel et ses vaillants compagnons sont occupés à retrouver les traces des Peaux-Rouges qui avaient enlevé Jemmy O’Dougherty, nous allons, nous conformant encore plus directement aux usages chevaleresques, rejoindre notre dame, pour lui prêter au besoin aide et secours.

Donc, Jemmy, l’entêtée Jemmy, avait été seule en avant de quelques centaines de pas, ainsi que nous l’avons déjà dit. C’était d’abord une chose qu’une femme raisonnable n’aurait jamais faite : elle se serait tenue à côté de son mari, d’un aussi bon mari surtout que l’était incontestablement Toffel, notamment dans des temps si critiques, où les sauvages parcouraient encore en partisans tout l’État d’Ohio, et s’avançaient même jusqu’au fort Pitt, attendu que, précisément à cette époque, les États-Unis étaient engagés avec eux dans une guerre sanglante. Sans doute, elle cria vaillamment, mais il était trop tard ; probablement les Indiens en avaient déjà trop vu pour renoncer, en faveur de ses cris, à une si belle proie. L’un monta sur le cheval gris et la prit en croupe, pendant qu’un second obligeait la belle à enlacer ses bras autour de son cavalier; un troisième, lui voyant des dispositions à résister, établit entre son cou de cygne et un coutelas qu’il tira de sa ceinture un voisinage dangereux, si bien que la pauvre créature se résigna à son sort, et ne songea plus qu’à ne pas se laisser tomber de cheval pendant la longue course qui s’ensuivit.

Toutefois, elle ne pouvait s’empêcher de s’écrier par instants :

« Le grand cheval ! le grand cheval ! »

Mais sa tenue modeste et résolue à la fois inspirait quelque respect à ses ravisseurs, et surtout à Tomahawk leur chef, qui, en arrivant à Miamy, quartier général des Peaux-Rouges, la plaça sous la protection de sa mère, avec le titre de dame d’honneur. Sans doute ce poste n’eût pas été à dédaigner, si le fils de la princesse mère avait eu à gouverner quelque chose qui en valût la peine; mais le roi des Shawneeses, frère aîné de Tomahawk, n’étendait guère son empire que sur un territoire de quelques centaines de milles carrés. Ses sujets étaient des sauvages non encore civilisés, qui, dans leur intelligence bornée, n’avaient aucune idée du droit divin de leur souverain, c’est-à-dire qu’ils ne voulaient pas travailler pour lui, disant qu’il avait, comme eux, reçu du grand Esprit deux bras propres au travail.

Nos bienveillants lecteurs comprendront qu’au milieu d’une réunion d’hommes si déraisonnables mistress Toffel ne pouvait compter sur de grands avantages, malgré la place honorable qu’elle occupait. Du reste, elle vit bien que des pleurs et des jérémiades ne pouvaient qu’empirer sa position, et qu’il valait mieux l’accepter bravement et chercher à se rendre utile. Aussi, avec une mine où l’on ne pouvait méconnaître un trait d’ironie, elle saisit, le lendemain matin, la marmite remplie de gibier, et se mit à préparer elle-même le repas des Indiens. Ceux-ci s’assirent bientôt à l’entour en croisant les jambes :

« Whoo ! s’écria le souverain, qu’avons-nous là ? »

De sa vie, il n’avait fait un aussi délicieux déjeuner à la fourchette, dirions-nous, si les sauvages avaient des fourchettes. La princesse mère indiqua de sa main, et en souriant gracieusement, sa dame d’honneur, qui, pour sa récompense, reçut une côtelette. Jemmy avait une contenance fière, comme si elle se fût trouvée assise sur le grand cheval. Peu de temps après, les sauvages entreprirent une nouvelle excursion, de laquelle ils rentrèrent au bout de quinze jours chargés de butin de toute espèce : des robes de femme, des spencers, des chapeaux, des corsets, etc. Une garderobe complète était échue en partage à Tomahawk. Le lendemain, il parut vêtu d’une robe de linsey-woosey couleur rouge, et la tête ornée d’un chapeau en soie verte, par-dessus lequel il lui avait paru de bon goût de mettre le bonnet d’une femme en couches : le chef lui-même se montra dans une petite robe à l’enfant, avec un spencer coquelicot par-dessus, et un capuchon du temps de Louis XV. A peine Jemmy avait-elle jeté les yeux sur ses maîtres métamorphosés qu’elle fît signe aux squaws de la suivre dans la forêt, où se trouvaient beaucoup de plantes de lin sauvage. Elle en fit cueillir une certaine quantité, qu’elle fit rapporter au camp par ses compagnes. Elle obligea ensuite celles-ci à préparer le lin pour le filage, qu’elle leur enseigna, et, en peu de semaines, des habits de chasse, ornés de rubans de soie et de calicot, remplacèrent les robes de femmes sur les corps de ses ravisseurs. Une quinzaine de jours après, les hommes firent une nouvelle expédition, dans laquelle le souverain fut tué et son frère Tomahawk blessé. Jemmy, à l’instar d’autres sujets loyaux, prit le deuil, pansa les plaies du survivant, et, quand le jeune chef fut rétabli, elle lui présenta un costume neuf qu’elle avait confectionné pour lui pendant sa maladie. Elle y mit tant de grâce, selon l’avis de l’Indien, que, dès ce moment, il devint son admirateur et son fidèle paladin. Quand, le lendemain, il se fut vêtu de son costume neuf, il se trouva si agréablement surpris et tourné qu’il mit pour la première fois de côté ces habitudes de respect qu’il avait contractées vis-à-vis de mistress Toffel, et qui l’avaient empêché jusque-là de déclarer un peu plus ouvertement l’affection qu’il ressentait pour elle. Il alla lui rendre une visite. Toute la résidence fut en révolution ; les dames rouges étaient au désespoir. Elles comprirent que ce n’était pas en leur honneur que le nouveau souverain s’était revêtu d’une si brillante toilette, et que ses attentions s’adressaient à la fière Américaine, qui, dans leur opinion, ne pouvait naturellement résister à ce somptueux accoutrement. Et vraiment ni Londres, ni Paris, ni New-York, n’auraient pu se vanter d’avoir vu, sur une seule et même personne, une prodigalité d’objets de luxe comme il plut ce jour- là à Tomahawk d’en étaler aux yeux de sa fidèle sujette. Mais aussi il était lui-même resté trois heures, jambes croisées et miroir en main, à admirer avec des yeux brillants de joie ses charmes irrésistibles. Trois larges paillettes d’argent entouraient artistement son nez, auquel était encore suspendu un dollar espagnol; deux autres dollars pendaient à ses oreilles, et, par une spirituelle inspiration, l’Indien avait orné sa lèvre inférieure d’une sixième pièce de monnaie. Ses cheveux étaient richement entremêlés d’aiguilles de porc-épic, et du sommet de sa tête descendaient majestueusement trois queues de buffles. Un collier de pas moins de cinquante dents d’alligators ornait son cou, autour duquel serpentait encore un petit collier de grandes perles de cristal, trophée qu’il avait conquis dans un combat avec les Chikasaws. Il n’avait pas moins soigné l’habillement des parties inférieures de son corps : ses jambes étaient jusqu’à la cheville entourées de petits cercles de cuivre et de fer-blanc qui résonnaient prodigieusement à chacun de ses pas; le reste de sa toilette consistait en un chapeau anglais à trois cornes. Lorsque, avec la conscience de ses perfections, il approcha de la résidence de madame mère, il leva haut les jambes et en fit deux fois le tour en dansant, pour se régaler de la musique dont il était le créateur; arrivé à la porte, il jeta un dernier coup d’œil sur son miroir de poche en se regardant de la tête aux pieds; puis il entra.

Nous sommes malheureusement sans information aucune sur le succès de tant d’efforts et de combinaisons de bon goût ; tout ce qui est devenu notoire, c’est que le haut prétendant fut bien moins satisfait de lui-même, quand il quitta la résidence de sa mère, qu’il ne l’avait été en y entrant. La chronique ajoute que, dès ce moment, Jemmy eut sur le souverain indien un empire pour le moins aussi illimité que celui qu’elle avait déjà exercé sur Toffel ; et il paraît qu’elle ne tarda pas à en faire usage, sans doute par de bonnes raisons, attendu qu’elle eut à repousser des tentations assez vives. Mais, dit encore notre document, elle résista héroïquement. Comment, en effet, pouvait-elle agir autrement, elle dont la pensée tendait à un autre but? Oui, son regard était sans cesse fixé sur le soleil couchant, sur cette partie du monde où vivait son cher Toffel. Depuis cinq années entières, elle avait supporté sa captivité avec un courage, avec une fermeté héroïques et vraiment irlandais; mais présentement elle sentait chaque jour davantage l’amertume de sa position. Pendant la première année, elle avait été tenue en mouvement par la nouveauté de sa destinée; elle avait, en outre, été stimulée par le sentiment de la conservation. Durant les années suivantes, elle s’était peut-être sentie flattée des attentions de son adorateur indien ; — mais faire la coquette avec un sauvage, ce n’était, après tout, qu’un pauvre passe-temps, et cela ne pouvait durer à la longue. Ainsi, le vif désir de revoir les lieux sur lesquels se concentraient ses souvenirs prenait chaque jour en elle plus de force. Songer à fuir, c’eût été de sa part une folie pendant la première année; on l’avait surveillée, durant l’été, avec des yeux d’Argus, car son adresse en toute chose la rendait indispensable aux sauvages, et une fuite dans le cours de l’hiver n’était pas plus exécutable. Où aurait-elle trouvé des vivres, un lieu de repos? Son voyage jusqu’au camp des sauvages avait duré vingt jours; elle devait donc être à une énorme distance de chez elle, et si, par malheur, on avait connu son projet, son sort eût été horrible.