Jemmy O’Dougherty
IV
Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 21 sur 28·Livre complet →
Ce qu’il arriva de Jacques Toffel et de ses deux femmes.
Il faudrait une plume très familiarisée avec les peintures psychologiques pour décrire les symptômes des diverses passions qui se dessinaient d’une manière énergique sur le visage de notre héroïne. Le mépris, la fureur, la vengeance, en étaient encore les plus faibles; il sortait de ses yeux des étincelles si vives que, pour nous servir d’une phrase à l’usage des Yankees, la chambre commençait à en être embrasée; ses poings se fermèrent convulsivement, ses dents grincèrent, et, semblable au chat qui voit son territoire occupé par l’ennemi mortel de sa race, elle s’apprêta à fondre sur le sien, ce qui aurait pu devenir d’autant plus fatal pour les jolis traits de Marie Lindthal que, depuis un mois entier, mistress Toffel n’avait pas rogné ses ongles.
Toffel, qui avait suivi Jemmy, vit avec un juste effroi ces terribles préparatifs, et se jeta de toute sa longueur entre les deux puissances belligérantes. Mais il n’était pas sûr encore que sa médiation fût très efficace, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit pour donner entrée au jeune Toffel, suivi de toute une bande d’héritiers d’un autre lit. Cinq années s’étaient écoulées depuis que Jemmy n’avait tenu son jeune fils dans ses bras; oubliant son ennemie, elle sauta sur lui pour l’embrasser. Le jeune garçon s’effraya, cria très haut, et courut à sa belle-mère. La pauvre Jemmy resta immobile à sa place, la fureur et le désir de la vengeance l’avaient abandonnée; une douleur indicible pénétra son cœur; elle se dirigea en tremblant vers la porte, saisit le loquet et fut sur le point de tomber à terre. La pauvre femme souffrait horriblement en cet instant; elle était devenue une étrangère pour son fils, une étrangère dans le monde entier! Elle se remit cependant. Des âmes comme la sienne ne sont pas facilement abattues.
« Comment va mon père? demanda-t-elle brièvement.
— Mort, répondit Toffel.
— Et ma mère ?
— Morte, fut encore la réponse.
— Et mes frères, mes sœurs?
— Dispersés dans le monde.
— Ainsi, je les ai tous perdus ! dit-elle de manière à pouvoir à peine être comprise.
— J’ai, reprit Toffel d’un son de voix plus doux, j’ai attendu toute une année ton retour, en demandant de tes nouvelles dans tous les journaux allemands et anglais, et, comme tu ne vins pas, ajouta-t-il en hésitant, te croyant morte, je pris Marie.
— Alors, garde-la », répliqua Jemmy d’un ton ferme, en accompagnant ces paroles d’un regard où se peignait le mépris le plus profond.
Puis elle s’élança encore une fois sur son enfant, le saisit et l’embrassa avec exaltation, puis elle ouvrit la porte...
« Arrête ! arrête ! pour l’amour de Dieu ! » s’écria Toffel d’une voix qui faisait deviner ce qu’il avait souffert.
Il est vrai de dire qu’il l’aimait sincèrement, et n’avait rien négligé pour la retrouver. On avait battu le pays à vingt lieues à la ronde, les annonces des journaux lui avaient aussi coûté maints dollars ; malheureusement, ils circulaient plus particulièrement dans la partie orientale du pays, tandis que Jemmy figurait comme dame d’honneur dans la partie occidentale. Et, malheureusement encore, au bout d’une année, le révérend pasteur Gaspard fit un sermon sur ce beau texte : Melius est nubere quam uri, qu’il rendit très disertement en langue allemande à Toffel. Celui-ci crut agir en bon protestant, prit une femme bonne et jolie, mais à laquelle manquaient cet esprit de contradiction, d’agacerie, ces boutades, ces propos piquants, qui réveillaient jadis si à propos son caractère nonchalant.
Telle était la position de notre Toffel, le mari à deux femmes, entre lesquelles il semblait fortement balancer. Les garder toutes deux, comme le patriarche Lamech, quelle apparence? Enfin, il s’écria :
« Allons chez le squire et chez le docteur Gaspard; allons entendre ce que disent la loi humaine et la loi de Dieu. »
En disant cela, Toffel agit en bon et loyal Allemand qui pensait qu’il valait mieux ne pas prendre un parti de son propre chef, et mettre toute la responsabilité de sa position sur l’autorité divine et humaine.
Jemmy tressaillit; le mot de loi, ou, ce qui en est la conséquence, un procès, résonnait désagréablement à ses oreilles, et elle hésitait, quand sa rivale, qui s’était retirée dans la chambre voisine, reparut tenant dans ses bras les deux lourds bas remplis de dollars de la communauté.
« Prends-les, dit-elle d’une voix douce à Jemmy, prends-les, et Jeremias Hawthorn est encore garçon; sois heureuse, bonne Jemmy! »
Il y avait quelque chose de touchant dans sa voix et dans sa proposition sincère. Tout autre cœur que celui de la femme irlandaise se serait ému; mais la vue de la femme heureuse sembla ranimer les transports de Jemmy. Jetant sur Marie un regard du plus profond mépris, elle s’approcha de Toffel, lui serra la main en lui disant adieu , et sortit précipitamment de la chambre.
« Cours, cours, cher Toffel, de toutes tes forces, s’écria Marie, cours, pour l’amour de Dieu! elle pourrait attenter à elle-même. »
Toffel était resté immobile, privé, pour ainsi dire, de sentiment ; on aurait pu croire que tout lui paraissait un songe : la voix de sa femme le rappela à la réalité. Il se mit à courir de toutes ses forces après la pauvre fugitive; mais celle-ci avait déjà gagné beaucoup d’espace sur lui. Redoublant ses longs pas, il était sur le point de l’atteindre, lorsqu’elle se retourna et lui ordonna de regagner sa maison. Elle proféra cet ordre d’un ton si ferme que Toffel, encore habitué à obéir à ses volontés, s’y conforma en reprenant lentement le chemin de chez lui. Après avoir fait quelques pas, il s’arrêta néanmoins, suivit d’un œil fixe la marche rapide de Jemmy jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans les profondeurs du coteau ; alors, il secoua la tête, et pensa... quoi? C’est ce que nous ne saurions dire.
Jemmy poursuivait maintenant, comme un chevreuil qu’on a effrayé, sa course vers le haut de la montagne; la voilà arrivée encore à cette fatale saillie où son bonheur d’ici-bas avait, il faut bien le dire, par sa propre faute, reçu une si terrible atteinte. Là était la maison qui renfermait les deux Toffel ; là paissaient ses vaches et ses génisses et une demi-douzaine des plus grands chevaux qu’elle eût jamais vus. Maintenant, elle en eût eu à choisir ! Et il fallait renoncer à tout cela ! Cette pensée lui fît verser des larmes amères. Et, à cette heure, plus de famille, plus d’amis peut-être ; que dirait-on de cette Jemmy si longtemps perdue, Jemmy la Squaw indienne?... Insensiblement, ses sens se calmèrent ; une nouvelle pensée sembla germer en elle, et, à chaque seconde, cette résolution semblait se raffermir. Enfin, comme pour échapper à la possibilité d’un changement d’idées, elle se redressa tout à coup avec force, courut à toutes jambes vers la forêt, et pénétra toujours plus avant dans ses profondeurs.
Où l’on démontre comment les deux épis rouges étaient pourtant un présage.
Ce fut vers l’année 1826 que Jemmy recommença son long voyage pour retourner vers ceux qu’elle avait fuis naguère. Elle retrouva le même courage inflexible pour aborder les colons avancés, établis dans la partie nord-ouest des États-Unis (État actuel d’Ohio). Elle leur demanda l’hospitalité sans solliciter une compassion superflue; lorsqu’elle eut dépassé les dernières habitations, elle eut de nouveau recours aux papaws, au raisin et aux châtaignes sauvages, et acheva ainsi sa course de quatre cents milles jusqu’aux sources du grand Miami, où, deux mois après sa fuite, elle se présenta avec aussi peu de trouble et de crainte que si elle rentrait d’une visite du matin.
Jamais le quartier général des Squaws n’avait retenti de si grands cris d’allégresse que lorsque Jemmy entra dans la cabane de la mère de Tomahawk. Toute la population des Wigwams était en mouvement; Tomahawk ne se possédait plus de joie. Il avait été son admirateur fidèle pendant cinq années entières, et, ce qui n’est pas peu de chose de la part d’un sauvage, durant tout ce temps il n’avait pas osé prendre la moindre liberté avec elle. Elle ne s’était pas acquis une légère influence sur ce petit peuple ; elle était l’institutrice des femmes, le tailleur et la cuisinière des hommes, le factotum de tous, et, si les derniers (les hommes) ne ressemblaient plus à des orangs-outangs, c’était son ouvrage à elle. Tomahawk sautait et dansait de bonheur.
« Hommes blancs, pas bons! disait-il; hommes rouges, bons! » s’écriait-il.
Et sa mère et tous les hommes s’unissaient à ces transports de joie.
Cependant, malgré la résolution ferme que Jemmy avait prise, sa prudence ne lui permettait pas de donner trop beau jeu au sauvage amoureux : non, elle réfléchit longtemps avant de lui permettre seulement l’espoir le plus éloigné. Depuis vingt jours déjà, elle le tenait renfermé auprès de la mère de Tomahawk, et, pendant ce temps, il n’avait pu la voir que deux fois. Enfin, le matin du vingt et unième jour, il fut mandé auprès de la souveraine de son cœur. Il s’y rendit peut-être plus bizarrement accoutré encore que lors de sa première demande, et, en balbutiant, il lui exprima de nouveau ses vœux. Jemmy l’écouta avec le sérieux d’un juge d’appel ; quand il eut terminé, elle lui montra silencieusement la table sur laquelle était étalé un habillement américain complet. Tomahawk retourna à sa cabane en poussant des cris de joie, et, une demi-heure après, il parut un autre homme devant sa maîtresse. Il n’avait vraiment pas si mauvaise mine; c’était un garçon bien fait, d’une taille élancée ; — Toffel n’était rien en comparaison ; — de plus, c’était le chef de plusieurs centaines de familles, et l’on ne pouvait voir en lui un mari si fort à dédaigner. Elle voulut bien alors tendre la main; il s’agissait encore d’une autre épreuve. Deux chevaux amenés par ordre de madame mère se trouvaient à la porte : Jemmy ordonna à Tomahawk de les seller. Il obéit tout de suite en silence. Elle monta sur l’un, en lui faisant signe d’en faire autant et de la suivre. Le chef sauvage était surpris; il la regarda fixement, mais suivit néanmoins sa maîtresse, qui, quittant le canton des Wigwams, dirigea leur course vers le sud; plusieurs fois, il se hasarda à lui demander où ils allaient, mais elle lui répondit par un geste, montrant d’un air significatif le lointain, et il se taisait et suivait. La paix s’était rétablie entre les Indiens et les colons pendant la captivité de Jemmy, et le dernier voyage de celle-ci lui avait été utile à quelque chose. Elle avait appris qu’une colonie américaine s’était formée dans la direction du sud, à environ quarante milles de distance des sources du Miami, et c’est sur cette nouvelle colonie qu’elle se dirigeait en ce moment.
Dès qu’elle y fut arrivée, elle s’informa du juge de paix. Le squire ne fut pas peu surpris quand il vit tout à coup entrer chez lui une jeune et jolie femme (Jemmy avait repris sa bonne mine pendant sa retraite de vingt jours) et un jeune et beau sauvage, habillé comme un gentleman. Du reste, Jemmy ne lui laissa guère le temps de se livrer à son étonnement; mais, se tournant sans longs détours vers son compagnon, elle lui dit :
« Tomahawk! pendant les cinq années de notre connaissance, je t’ai vu donner tant de preuves de bon sens que j’ai tout lieu d’espérer de faire de toi un mari, et j’ai donc résolu de te prendre pour tel. »
Tomahawk ne savait s’il veillait ou non, et il en était de même du squire; mais la demande formelle que lui adressa Jemmy de la marier, elle, Jemmy O’Dougherty, avec Tomahawk, le chef de la peuplade des Squaws, et dix dollars reluisants qu’elle joignit à cette demande, firent cesser tous les doutes du juge de paix, et, prononçant sur eux la formule matrimoniale, il unit leurs mains. La chose était finie, le pauvre sauvage ne comprenait point encore ce que signifiait cette cérémonie; mais, quand Jemmy lui prit la main, et lui fit connaître qu’elle était maintenant sa femme et lui son mari, il était comme tombé des nues.
Le lendemain Tomahawk et sa femme s’en retournèrent chez eux, et à partir de leur retour commencèrent aussi les mois de miel du nouvel époux. Or, mistress Tomahawk fut à peine installée dans sa nouvelle habitation qu’elle vint à reconnaître que cette misérable cabane était beaucoup trop étroite pour eux deux, et, de plus, trop malpropre; et, dans le fait, cette cabane était plutôt à comparer à l’antre d’un ours qu’à une habitation humaine. Tomahawk et ceux dont il disposait avaient donc maintenant des arbres à abattre, travail auquel les gens de Tomahawk ne se soumirent que contre de certains honoraires en bouteilles de wiskey, dont Jemmy avait fait provision au chef-lieu de la colonie. Elle avait, en outre, attiré quelques-uns de ses compatriotes, qui aidèrent à la construction de la maison neuve. Tomahawk, à la vérité, sauta encore quand il lui fallut pendant quinze jours manier la hache ; seulement, ce n’était plus de joie; il fît même la grimace; mais ni sauts ni grimaces n’y purent : il fallut s’exécuter. Au bout de quatre semaines, il se vit couché dans une habitation commode, aussi commode que celle de Toffel. Tomahawk eut alors du repos pendant quatre semaines entières ; mais le printemps s’annonçait : le champ consacré à la culture du blé était évidemment trop petit; il était même dépourvu de haie, et les chevaux, ainsi que les porcs, y venaient dévorer les jeunes tiges longtemps avant qu’elles eussent seulement formé leurs épis. Les choses ne pouvaient pas rester en cet état, et il fallait donc que la sauvage moitié de mistress Tomahawk abattît encore quelques milliers d’arbres et qu’elle fît des haies autour d’une demi-douzaine de champs. — Cette besogne faite, Tomahawk eut encore quelques semaines de repos. Cependant, de temps immémorial, on avait bien mal mené les choses quant aux peaux de renard, de cerf, de castor et d’ours. Tomahawk avait une grande réputation comme chasseur; mais le fruit de plusieurs semaines de chasse, il n’était pas rare qu’il le donnât pour quelques gallons de wiskey. A l’instar de beaucoup de ses frères rouges, son côté faible était pour le plaisir qu’il trouvait à prendre une et même un grand nombre de gorgées de wiskey, quand l’occasion s’en présentait. Toutefois, il éprouvait à cet égard une telle crainte de sa compagne qu’adroitement il cachait les bouteilles d’eau-de-vie dans les creux d’arbre. Mais mistress Tomahawk eut bientôt découvert la fraude, et, afin de mettre dorénavant Tomahawk à l’abri de toute tentation, elle décida qu’à l’avenir toutes les peaux seraient apportées au camp et mises à sa disposition. Elle se chargea alors du commerce de pelleterie. Bien peu de temps après, plusieurs vaches paissaient sur les bords du Miami, et Tomahawk goûta pour la première fois du café et des gâteaux de farine de maïs; mais les choses allèrent de pis en pis. Un jeune Tomahawk vit la lumière du monde, et les vieux Squaws ne tardèrent pas à se présenter chez sa mère, les mains remplies de fumier et de graisse d’ours, pour admettre solennellement le nouveau chef de la peuplade dans la communauté religieuse et politique. Mais Jemmy leur montra un visage refrogné, et, quand elle vit que cela ne suffisait pas, elle se saisit si résolument de son sceptre, c’est-à-dire d’un grand balai, que jeunes et vieux se sauvèrent à toutes jambes, se croyant poursuivis du malin esprit. Lorsqu’elle fut rétablie de ses couches, elle ordonna de nouveau à Tomahawk d’apprêter deux chevaux.
Cette fois-ci encore, leur course se dirigea vers la colonie; seulement ils abordèrent non à la maison du juge de paix, mais à celle du curé. Tomahawk accédait à tout tranquillement; mais, lorsqu’il vit le curé répandre de l’eau sur son fils, la patience lui échappa, il entra dans une sorte de fureur, et appela mistress Tomahawk sorcière, mauvais génie, médecin (terme très fort chez les Peaux-Rouges). Jemmy, sans perdre une parole, fronça les sourcils, releva son nez, et le jeune Tomahawk fut baptisé comme d’autres enfants chrétiens.
Le voyageur que son chemin conduira dans la direction du nord, à travers la bruyère située entre Columbus et Dayton, remarquera, au-dessous et tout près des sources du Miami, une grande habitation, construite en madriers, flanquée de granges et d’écuries, environnée de superbes champs de maïs et de prairies, sur lesquelles paissent de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter les vergers remplis d’arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles d’un teint rouge clair, et vêtus comme s’ils sortaient du magasin de Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l’église ; ils lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s’accommode parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s’il fera de ses fils aînés des docteurs ou des avocats. Deux fois l’année, mistress Tomahawk se rend à Cincinnati sur une voiture à six chevaux, qui, chargée de beurre, de sucre d’érable, de farine et de fruits, forme un cortège aussi pompeux que celui d’un gouverneur. Deux de ses fils à cheval lui servent toujours d’avant-coureurs, et elle est autant devenue l’effroi de tous les inspecteurs des marchés qu’elle s’est rendue l’oracle et la favorite de toutes les femmes... et de tous les hommes.