Jemmy O’Dougherty
III
Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 20 sur 28·Livre complet →
Comment Jemmy revient chez Jacques Toffel.
Enfin, l’occasion favorable que Jemmy désirait si vivement vint se présenter à l’expiration du cinquième été après son enlèvement. Les hommes étaient partis pour la chasse d’automne; leurs femmes les avaient accompagnés ; il n’était resté au camp que les plus faibles et les plus âgés. Par le contentement apparent qu’elle avait montré pendant cinq ans, Jemmy était parvenue à calmer les méfiances des Indiens, dont la vigilance s’était affaiblie. Elle avait appris que, par suite de l’accroissement de la population, la colonie avait étendu ses limites, et qu’elle se trouvait dès lors à une moindre distance de celle des sauvages; elle espérait donc rencontrer de ses compatriotes, sinon au bout de la première semaine, du moins au bout de la seconde. Elle résolut sa fuite, et réalisa sur-le-champ son projet. Un petit sac rempli de vivres fut tout ce qu’elle emporta avec elle ; elle avait quatre cents longs milles à faire depuis le grand Miami jusqu’à l’Ohio supérieur ; mais son courage était à la hauteur de sa grande entreprise. Elle aimait son Toffel ; elle l’aimait maintenant plus que jamais, ce garçon si bon, si patient, et pourtant si sensé. Son courage fut rudement mis à l’épreuve dans les marais de Franklin, elle courut un grand danger de se noyer dans le Sciota, et, en errant plusieurs jours dans les solitudes qui séparent Colombus, capitale de l’État de l’Ohio, de New-Lancaster, d’être dévorée par les ours et les panthères ; mais elle se tira heureusement des marais, des rivières et des lieux déserts. Pendant les cinq premiers jours, elle vécut de sa provision de gibier fumé ; puis elle se régala de papaws, de châtaignes et de raisins sauvages, et, au bout de dix jours de peines et de fatigues inexprimables, elle trouva, pour la première fois, un abri sûr dans un blockhaus. Même ici, son esprit irlandais indomptable ne l’abandonna pas, et elle aborda les Hinterwœldler d’un air aussi assuré et aussi ouvert que si elle se fût présentée à la tête des Shawneeses, et leur demanda des vivres. Ceux-ci ouvrirent d’assez grands yeux, comme on peut le présumer, mais ils donnèrent ce qu’ils avaient. Dès lors, notre bonne Jemmy n’eut plus qu’à suivre les bords de l’Ohio, et ne tarda pas à voir les charmantes hauteurs qui cachaient son heureux chez
I. Mot allemand composé, qui veut dire habitants des bords des forêts.
elle sortir du bleu vaporeux qui les enveloppait. Elle double le pas; la voilà sur les premiers coteaux. Pour la première fois, son cœur battit plus fort; un instant arrêtée au souvenir du grand cheval, elle reprit sa course et s’élança dans les sinuosités boisées du coteau. Voilà bien devant elle le magnifique Ohio, poursuivant son cours en deux larges bras; puis les eaux de l’Alleghany, limpides comme la source qui jaillit d’un roc; puis enfin, tout à côté, celles du Monogehala, troubles et bourbeuses, et offrant assez bien l’image d’un mari grognon auquel est enchaînée une vive et douce compagne. La voilà arrivée à la dernière éminence, d’où l’on peut contempler toutes ses possessions : voici le magnifique vallon, le plus fertile des bottoms, enclavé parmi les promontoires de montagnes; voilà la grange bâtie en pierre, le toit et les persiennes reluisant de l’éclat d’une fraîche peinture. Là, à main gauche, le vieux verger; puis, à droite, le nouveau, à la plantation duquel elle avait aidé, et dont les arbres pliaient déjà sous le poids des fruits. Elle regardait, elle n’osait s’en fier à ses yeux, et elle voyait plus encore... Non, ce n’était pas une illusion, c’était son cher Toffel qui sortait justement de la maison, et, derrière lui, un petit bambin aux cheveux blonds, qui le tenait ferme aux basques de son habit. Oui, c’était bien Toffel dans sa culotte de peau, avec ses bas bleus à coins rouges et ses souliers ornés de boucles énormes. Elle n’y tint pas plus longtemps, descendit d’un pas ferme du coteau, et, ayant traversé rapidement le potager, elle se trouva tout à coup devant Toffel.
« Tous les bons esprits louent le Seigneur! » s’écria celui-ci, usant, dans son anxiété, de la formule légale par laquelle, de temps immémorial, les honnêtes Allemands ont l’habitude de conjurer les spectres, les sorcières et les esprits malins.
Et, dans le fait, nous n’aurions pas trop le droit de blâmer Toffel, si le Blocksberg se présentait en ce moment à sa pensée. Cinq années d’absence et de séjour parmi les sauvages habitants des bords du grand Miami, jointes au voyage abominable que Jemmy venait de faire, n’avaient pas précisément beaucoup contribué à relever ses charmes, ni à rendre sa toilette assez élégante pour lui prêter quelque attrait de plus. Même Toffel, de tous les hommes le moins fashionable, put à peine comprendre que ce pouvait être là sa Jemmy, l’oracle du bon goût en toute chose. L’imprévu de son apparition répandait sur sa personne, un peu
I. Montagne du sabbat.
décharnée, quelque chose de surnaturel ; de sorte que, nous le répétons, nous ne sommes nullement surpris de ce que le cerveau de Toffel se troubla subitement et de ce qu’il se souvint du Blocksberg, dont feu son père lui avait raconté tant de choses. Jemmy, à ce qu’il paraissait, ne fut pas très flattée de sa surprise, de ses exclamations et de son effroi, et elle lui dit, du ton le plus doux qu’il lui fut possible de prendre :
« Eh bien, quoi ! Toffel, as-tu perdu la raison ? Ne me connais-tu plus, moi, ta Jemmy ? »
Toffel ouvrit les yeux le plus qu’il pouvait, et, peu à peu, reconnaissant le nez contourné, l’œil brillant qui lançait, comme de coutume, des regards hardis et étincelants, ne put, à ces signes, douter de la réalité : « Mein Gott ! mein schatz ! » s’écria-t-il dans son plus doux allemand.
Puis deux larmes coulèrent le long de ses joues, et il embrassa Jemmy avec effusion.
Jemmy était réellement bien charmée de voir son Toffel de si bonne humeur. Cependant, dit le proverbe, trop ne vaut rien, et, suivant toutes les apparences, il semblait à Jemmy que Toffel était inépuisable dans ses manifestations de tendresse, et, en effet, elle commençait déjà à perdre patience et à souhaiter de voir son fils, comme aussi de savoir où en étaient les affaires du ménage; de sorte que, tout en exprimant ce double désir, elle se dégagea des bras de son mari pour se diriger vers la porte.
Toffel la saisit par sa robe, et, se plaçant devant elle, l’empêcha de sortir.
« Ma bien-aimée, lui dit-il, arrête-toi encore quelques moments, jusqu’à ce que je t’aie ap- pris...
— Appris quoi? reprit-elle avec impatience; que peux-tu avoir à me dire ? Je désire voir mon garçon et comment tu as conduit les affaires de la maison ; j’espère que tout est en ordre... »
Son œil jeta un regard scrutateur sur le pauvre Toffel, qui ne semblait nullement être à son aise.
« Mon cœur, ma femme, continua-t-il, aie seulement un peu de patience!
— Je ne veux pas avoir de patience, répliqua-t-elle ; pourquoi ne veux-tu pas entrer dans la maison ? »
Et, en disant ces mots, elle s’approcha de la porte. Toffel, au dernier point embarrassé, lui barra de nouveau le chemin, en lui prenant les deux mains.
« Eh ! by Jasus !1 et de par toutes les autorités ! s’écria-t-elle étonnée d’une conduite si singulière, je serais tentée de croire que tout n’est point ici en règle et que tu n’es pas bien aise de me voir !
1.Exclamation irlandaise.
« Moi, ne pas être bien aise de te voir, mon cœur, ma bien-aimée ! Oui, oui, tu seras de nouveau ma femme! » répondit le brave garçon.
« Je serai de nouveau, de nouveau ta femme ! » répéta-t-elle.
Et ses yeux étaient étincelants, et son petit nez se tordait.
« Etre de nouveau sa femme ! » se dit-elle encore à voix basse, en s’arrachant avec force de ses mains.
Puis, montant l’escalier avec la rapidité de l’éclair, elle se précipita sur la porte, pressa le loquet, ouvrit, et vit, se berçant doucement dans un fauteuil, Marie Lindthal, la plus jolie blondine de toute la colonie, jadis sa rivale, et maintenant l’heureuse usurpatrice de ses droits matrimoniaux.