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Préface

II

Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 1 sur 28·Livre complet →

Mme Labrunie, qui avait voulu suivre son mari pendant la campagne de Russie, avait promptement succombé aux misères et aux fatigues de l’expédition. Revenu tardivement en France, le docteur paraît s’être peu occupé de son fils, et, de plus, avoir mal compris les tendances et les ressources de cette délicate nature. L’enfant, bientôt le jeune homme fut donc élevé à la campagne, aux environs de Senlis, de Chantilly, d’Ermenonville, chez des parents, un grand-oncle et une grand’tante, qui, dans une vie modeste et cultivée, avaient gardé les traditions du XVIIIe siècle. L’oncle s’était beaucoup occupé d’illuminisme. Dans les quelques centaines de volumes qui composaient sa bibliothèque, les ouvrages mystiques, d’un mysticisme confinant à la magie, tenaient autant de place que les anciens et les classiques.

Gérard lut les uns et les autres avec avidité. Il reçut là des impressions qui, si elles n’agirent pas sur-le-champ, devaient plus tard peser lourdement sur sa destinée intellectuelle. Il fut trop tôt, trop jeune, familiarisé avec le monde invisible ; il n’apprit point suffisamment à le distinguer du réel.

De certains amoureux illustres on a pu dire, non sans une apparence de raison, que ce qui les charmait dans l’amour, c’était surtout le trouble qu’ils inspiraient à d’autres. Des natures moins égoïstes, plus impressionnables, se plaisent au contraire au trouble qu’elles éprouvent, et elles poussent quelquefois le raffinement jusqu’à entretenir cette disposition inquiète, jusqu’à raviver la mélancolie près de se calmer ou de s’éteindre. Ce qui est plus rare, c’est de créer en quelque sorte spontanément cet état de l’âme, et, après avoir aperçu l’amour comme à travers un rêve, de mêler tellement le rêve à l’amour qu’il finisse par s’y substituer, par l’absorber tout entier : voilà précisément le cas de Gérard de Nerval. Mais c’est peu de l’énoncer si brièvement. Il y faut insister : puisqu’en un tel sujet on ne peut éviter d’en venir à ce qu’on appelle communément la folie de Gérard, au moins est-il indispensable de déterminer quel était le caractère de cette folie et quel en fut le point de départ.

Lui-même, aux premières pages de Sylvie, nous raconte qu’en sa prime jeunesse il se trouva un jour, dans une fête de campagne, seul garçon au milieu d’une ronde de jeunes filles. Il ne tarda pas à remarquer, parmi les personnes plus ou moins rustiques qui formaient cette ronde, une blonde grande et belle que la grâce noble de son attitude distinguait de ses compagnes. Adrienne, tel était son nom, prit place avec le jeune homme au centre de la ronde. Pour obéir à l’usage habituel, ils durent s’embrasser, puis la belle sortit du cercle. Elle ne pouvait plus avoir le droit de rentrer dans la danse que si elle chantait quelque refrain. Adrienne chanta « une de ces anciennes romances, pleines de mélancolie et d’amour, qui racontent toujours les malheurs d’une princesse enfermée dans sa tour par la volonté tyrannique d’un père ».

Lorsqu’elle se tut, personne n’osa rompre le silence. L’ombre descendait des grands arbres, et, sous le clair de lune naissant, la physionomie de la belle aux cheveux blonds se détachait avec un attrait tout particulier. « Nous pensions être en paradis ! » s’écrie, à plusieurs années de distance, le narrateur encore ému.

La scène ne s’arrête point là. Le jeune homme court au parterre du château voisin (le château d’Adrienne, s’il vous plaît). Il y cueille des lauriers et rapporte une couronne qu’il pose sur la tête de la danseuse aimable, de la chanteuse inspirée. « Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures. »

L’épilogue n’est point à négliger. Adrienne se lève, fait à tous un salut gracieux et rentre au château. Le rêve ou plutôt l’objet du rêve s’évanouit. Mais dans l’ombre quelqu’un pleure. C’est Sylvie, la petite amie de Gérard. Elle est jalouse de ses attentions pour la jeune châtelaine, et tous les beaux discours que lui tient son camarade d’enfance ne peuvent parvenir à la consoler.

Adrienne appartenait à une famille de très haute noblesse, anciennement alliée aux rois de France. Elle se fit ou fut faite religieuse. Gérard ne la revit plus, mais il ne devait jamais cesser de rêver à elle.

Il ne s’agit point ici d’une fiction, comme on pourrait incliner à le croire. A chaque instant, dans ses livres, à tout propos et hors de propos, Gérard revient sur cette scène, laquelle à ses yeux conserva une importance capitale. D’après la conception très personnelle et très arrêtée qu’il s’était faite de l’amour, il avait rencontré, contemplé en Adrienne non pas la personne, mais le type qu’il devait aimer. C’est ce qui différencie des autres amours la façon de sentir de Gérard de Nerval. Son type d’élection, il le voudra retrouver partout. Après s’être vainement inquiété de ce qu’est devenue Adrienne, il en trouvera dans une chanteuse d’opéra-comique, dans cette charmante Jenny Colon que nos pères ont tant applaudie, une image si frappante que l’actrice deviendra pour lui l’objet d’un culte, qu’il lui vouera, plus peut-être par piété de souvenir que par entraînement réel, une affection sans limites. Jenny Colon, une fois morte, et il la perdit au bout de peu d’années, Gérard continuera de chercher à travers Paris et même à travers le monde, du boulevard Saint-Denis au pied du Liban, des ressemblances d’Adrienne et de Jenny, assez innocemment toujours, jusqu’à l’heure où, derrière la fantaisie apparente, raillée par les uns, blâmée par les autres, incomprise par tous, éclatera, dans sa désolante et sombre énergie, la tragédie du rêve.