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Préface

III

Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 2 sur 28·Livre complet →

Ne soyons ni étonnés ni scandalisés de cet aveuglement des contemporains, un aveuglement qui d’ailleurs ne fut point de l’indifférence. « C’était, a dit très bien Gautier, une âme discrète et pudique, rougissant comme Psyché, et, à la moindre approche de l’amour, se refermant sous ses voiles. » On voit que Gérard n’abusait pas des confidences; ce qui nous est confirmé par ce sincère aveu du même biographe : « Déclara-t-il jamais formellement son amour? Nous l’ignorons. » D’autre part, lorsque Camille Rogier voyait son ami lui présenter de temps à autre des Adrienne de rechange ou des Jenny Colon par à peu près, lorsqu’il le voyait acheter un lit monumental, du siècle de François Ier, pour y recevoir son idole, il devait avoir, on en conviendra, bien de la peine à prendre une telle passion au sérieux. La catastrophe finale même, dont aujourd’hui nous entrevoyons la signification, n’apporta sur le moment aucune lumière. Elle fut attribuée à des causes qui n’expliquaient rien et qui auraient eu besoin elles-mêmes d’être expliquées.

C’est plus tard seulement qu’en revoyant et comparant les divers ouvrages de Gérard de Nerval, en ajoutant les unes aux autres les allusions transparentes et les confessions indirectes, on est arrivé à reconstituer, — et très relativement encore, — le drame qui se joua pendant des années dans le cœur et le cerveau du poète. Il le faut tenir ferme, ce fil conducteur, et ne s’en pas dessaisir un seul instant, sans quoi le poète se dérobe à vous, comme il se dérobait à ses meilleurs, à ses plus intimes compagnons, grâce à l’activité multiple de sa vie, à la surprenante variété de ses conceptions et de ses travaux.

En effet, même renseignés et prévenus comme nous le sommes maintenant, nous nous rendons compte difficilement de cette double vie, l’une en profondeur, l’autre en surface, et cette dernière si intense dans ses développements qu’elle paraît rayonner sur tout, ne supporter aucun contact étranger.

Dans combien de journaux Gérard n’a-t-il pas écrit : à l’Artiste, à la Sylphide, à la Phalange, au Messager, au Mousquetaire, au National, à la Presse, à la Revue des Deux-Mondes ? Dans la Presse, il alternait au feuilleton des théâtres avec Gautier, et sous le double G qui affirmait leur collaboration, tout en conservant l’anonymat, les articles de Gérard se reconnaissent à la netteté de l’appréciation, à la justesse un peu froide de la touche. Non content d’écrire dans les journaux des autres, Gérard en voulut avoir un à lui, et, profitant soit d’un héritage inespéré, soit de la hausse de quelques valeurs qu’il avait laissées dormir dans la poche qui lui tenait lieu de portefeuille, cette poche fameuse « où tout entrait et d’où rien ne sortait », il fonda une feuille spéciale, le Monde dramatique, consacrée, cela va de soi, à célébrer les louanges de Jenny Colon. C’est également en l’honneur et au bénéfice de cette reine de son cœur qu’il écrivit, quoique la signature officielle soit d’Alexandre Dumas, le livret d’un opéra-comique, fort applaudi en son temps, Piquillo, l’une des plus agréables œuvres de Monpou. Sa collaboration dans ce genre portait bonne chance aux compositeurs avec lesquels il travaillait, et, plus tard, Limnander n’eut qu’à se féliciter de lui avoir confié le livret des Monténégrins.

Sans prendre au théâtre une place éclatante, Gérard a su y tenir un rang fort honorable. Dans le Chariot d’enfant, drame en cinq actes et en vers, imité du poète indou Soudraka, en collaboration avec Méry, et représenté à l’Odéon en 1850 ; dans l’Imagier de Harlem, pareillement en collaboration avec Méry et Bernard Lopez, joué à la Porte-Saint-Martin en 1851, les mérites d’exécution et les qualités de pensée sont incontestables. Toutefois, dans la production dramatique de Gérard, l’œuvre capitale, et qui vaut la peine qu’on s’y arrête, est assurément Léo Burckart.

La donnée de ce drame est féconde en poignantes analyses, en contrastes saisissants, en péripéties douloureuses. Dans Burckart, l’auteur a voulu mettre en relief la difficulté qu’éprouve le publiciste politique à réaliser au pouvoir les vues qu’il avait manifestées quand il était dans l’opposition. Si l’on se borne, en une semblable hypothèse, à présenter le tableau d’une palinodie, il est aisé d’obtenir un effet de rire ou d’indignation. C’est à quoi M. Victorien Sardou a réussi dans Rabagas ; mais Burckart n’est point un Rabagas : il personnifie au contraire et il incarne, en l’anticipant, la vivante antithèse de ce triste personnage. Contre lui, tout le monde se ligue et conspire, non seulement les révolutionnaires, qu’il désavoue, les libéraux, dont il s’écarte, les étudiants, auxquels il conteste leurs privilèges et veut imposer le joug de la discipline sociale, mais aussi les courtisans, qu’il inquiète, les intrigantes, qu’il démasque en mettant obstacle à leur avidité ; enfin, ce qu’il y a de plus curieux et en même temps de plus naturel, le souverain lui-même, irrité d’être contraint à supporter ce censeur doctrinaire, que les événements ont bombardé ministre, et qui n’emploie sa force, son autorité, qu’à le contrecarrer dans ses desseins, à le blesser dans ses affections, à l’humilier en ses prétentions.

Voilà bien des ennemis contre le pauvre Léo : ce n’est pas assez. Dans son propre foyer, une douleur nouvelle et plus cuisante lui est réservée. Aimé de sa femme et l’aimant avec tendresse quand il n’était que simple journaliste, il s’est trouvé éloigné d’elle par l’exercice même du pouvoir; l’intimité de la vie a cessé; il n’y a plus de liberté ni de temps pour les entretiens familiers, les rêveries à deux, les effusions. La jeune femme se décourage. La tentation se présente et l’ébranlé peu à peu. Qu’une circonstance décisive vienne à surgir, et entre ces deux êtres si tendrement, si sincèrement unis, la rupture sera consommée. Mais Gérard ne portait point dans la construction de ses drames ou de ses nouvelles la cruauté que l’on affecte si volontiers aujourd’hui. Il s’est contenté de faire perdre à Léo Burckart ses illusions et de lui retirer le pouvoir sans lui enlever le bonheur. Léo ne sera plus ministre, il lui faudra renoncer à devenir le sauveur d’une principauté quelconque : au moins conservera-t-il l’estime de lui-même et l’affection de sa compagne.

Cette œuvre atteste chez son auteur la hardiesse du coup d’œil, l’indépendance de la pensée et même une certaine entente des grandes vérités morales appliquées aux choses de la politique. Il est regrettable que la pièce, médiocrement montée et mal soutenue par Harel, n’ait qu’à demi réussi. Le succès au théâtre eût exigé de l’écrivain un appel à toutes ses puissances et l’eût arraché à ses dévorantes préoccupations intérieures. L’ambition aurait fait trêve à la songerie.

Mais quelle créature plus que Gérard fut dénuée d’ambition ! Une fois cependant, au cours d’un de ses voyages en Allemagne, on surprend chez lui une velléité d’entrer dans la diplomatie, projet qui ne dure guère. Une autre fois, il exprime assez amèrement le regret de n’être point chevalier de la Légion d’honneur. Ce sont là des boutades qui ne tiennent nullement au fond du caractère. Charles Nodier disait : « Je n’ai jamais eu assez parce que je n’ai jamais demandé trop. » Cette réflexion misanthropique aurait pu servir de devise à notre rêveur, qui de son talent n’a rien tiré.

Les honneurs, il s’en souciait fort peu; de l’argent, pas beaucoup davantage. Sur ce chapitre, il n’était point aussi à plaindre qu’on l’a souvent représenté. Les journaux lui étaient largement ouverts et la préoccupation de gagner sa vie, comme on dit, n’a été à aucune époque pour lui un embarras dominant. S’il a traversé des moments de gêne, dont il exagérait du reste plaisamment la gravité, cela n’a tenu qu’à ses distractions, à son insouciance, à son vieux dédain romantique pour la vertu bourgeoise de l’économie. Il ne souhaitait « le vil métal » et il n’en voyait l’utilité que pour offrir des bouquets à son adorée, s’habiller quelquefois, selon son expression, en soupirant, acquérir au goût de son caprice des bibelots coûteux et subvenir aux dépenses que commandaient de lointains voyages.