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Préface

IV

Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 3 sur 28·Livre complet →

A l’origine, le voyage n’avait été pour Gérard, comme pour la plupart des littérateurs ses contemporains, qu’une distraction élevée, un moyen de culture. Au contact des nations voisines, à la vue des pays étrangers, on modifiait ses vieilles idées; on acquérait des notions nouvelles; de l’éducation personnelle ainsi refaite, l’art d’écrire, en tant que largeur de compréhension ou souplesse de procédé, devait profiter, et, en effet, il profita. Là encore les romantiques prenaient le contrepied des classiques. Boileau n’avait pas dépassé Moulins, et Racine pouvait être considéré comme un touriste distingué, puisqu’il avait poussé jusqu’en Languedoc. L’école moderne au contraire courait toujours les voies et les chemins. Gérard, en cela, se montra l’un de ses plus fidèles adeptes. En Angleterre, en Hollande, en Allemagne, il alla chercher et il rapporta des impressions qu’il excellait à rendre, et que, en grande partie peut-être, il se créait à lui-même.

Ce don d’heureuse fantaisie qui l’accompagnait partout et qu’il portait au fond de son être comme un baume enchanté, comme un incomparable viatique, lui faisait, à chaque pas, à chaque tournant de route, découvrir des aspects imprévus, imaginer des rapprochements ingénieux et subtils. Aussi, qu’il se divertisse à flâner dans la Seine-et-Marne ou qu’il affronte en artiste, presque en pèlerin, les déserts d’Egypte et de Syrie, le ton chez lui ne change guère, et pourquoi changerait-il ? N’est-ce pas le même homme qui, là comme ici, emporte le bagage de ses sentiments, de ses idées, de ses souvenirs? C’était du reste le seul bagage dont il se chargeât1. Son extrême facilité à se passer des ressources et des commodités de la civilisation, cette insouciance qui se contentait d’un fruit pour repas, d’une pierre pour oreiller et du firmament azuré pour ciel de lit, le rendaient en quelque façon plus propre à parcourir l’Orient que nos contrées civilisées, et il lui arriva plus de désagréments avec nos gendarmes qu’avec les tribus sauvages qu’il rencontrait sur sa route.

1.Sauf à son départ de Constantinople. Il voulait se faire suivre d’une véritable cargaison. Camille Rogier dut employer la ruse pour l’en empêcher.

De là le charme très réel qui s’attache à son Voyage en Orient. Avant et surtout depuis cet ouvrage, on a publié sur l’Orient une quantité innombrable de volumes, quelques-uns très remarquables. Pourtant le livre de Gérard se fait lire encore avec un grand plaisir, tant l’allure est naturelle, tant les coups de pinceau portent juste, tant les descriptions sont fraîches et vivantes. On dirait que les Orientaux, si dissimulés, si fermés d’habitude, n’ont pas eu de secret pour l’étranger qui venait s’asseoir sous leur tente. Hélas ! cet étranger, s’ils l’avaient su (et quelques-uns s’en sont bien doutés), aurait pu avoir auprès d’eux le privilège respecté entre tous en Orient, puisqu’il apportait de sa lointaine contrée la tristesse fatale et les troublantes visions où sa raison devait sombrer !

Nous savons maintenant que les derniers voyages de Gérard furent presque tous entrepris pour conjurer l’action envahissante d’une noire et opiniâtre mélancolie. C’était là, nous apprennent ceux de ses biographes qui l’ont le mieux connu, son moyen favori et probablement le meilleur procédé de son hygiène morale. Il lui fallait à tout prix briser le cercle de fantômes qui l’enserrait, se mettre en rapport avec les vivants, avec tout ce qui pouvait écarter les hantises, les obsessions funèbres. Vain effort ! les figures disparues le poursuivaient à travers la Méditerranée, et Jenny morte reparaissait à ses regards sous les traits d’une jeune vierge, fille d’un grand chef des Druses.

Autant que l’on peut se permettre de conjectures à l’égard d’une nature si originale, il est permis de croire que la mort de Jenny Colon fut dans tous les sens un grand malheur pour Gérard de Nerval. Elle augmenta, elle redoubla sa disposition à se détacher du réel pour glisser dans l’inconnu. C’est, à vrai dire, le seul et bien fâcheux emprunt qu’il ait fait à l’illuminisme. Une partie du public, même lettré, se persuade trop facilement, d’après le titre d’un de ses ouvrages, que l’auteur des Illuminés appartenait à la classe à la fois sceptique et crédule, téméraire et inquiète, des curieux de la magie et des aspirants à la sorcellerie. L’erreur est complète. Les Illuminés sont tout simplement une série de monographies consacrées à ce qu’on pourrait appeler les excentriques, les aventuriers du monde surnaturel, et dont la plus intéressante est celle de Jacques Cazotte. Le livre, du reste, est inégal, fait un peu de pièces et de morceaux, et l’auteur assurément ne s’y est pas mis lui-même. On aurait parfaitement tort de l’y chercher.

Sur un seul point l’écrivain serait disposé à s’engager à fond. Ainsi que Cazotte, et sans avoir eu besoin de le lire, il croit absolument à la réalité du monde invisible, disons mieux, à la perpétuelle manifestation de ce monde pour ceux qui sont doués de sens capables de le voir et de le concevoir. Il croit à la survivance effective des êtres, à leur fréquente présence en nous et autour de nous.

Dans de pareilles conditions mentales, on conçoit quelle devient l’importance des relations entretenues pendant leur vie avec des êtres disparus pour tous, sauf pour le voyant. La pensée d’un tort à leur égard, le souvenir d’une faute commise envers eux, prend une acuité insupportable, se change en une douloureuse obsession. C’est précisément ce qui advint pour Gérard. L’exaltation de ses sentiments devait nécessairement tourner contre lui-même. Quand j’ai parlé du culte qu’il portait dans l’amour, je me suis servi d’une expression exacte, nullement figurée. Il m’en faut donner une preuve, et c’est naturellement ici qu’elle trouve sa place.

On a publié, sans en indiquer la provenance ni la date, quelques-unes des lettres qu’il envoyait ou destinait à Jenny Colon, car, peut-être, selon l’hypothèse de Théophile Gautier, sommes-nous uniquement en présence de brouillons qui seront demeurés dans la poche de l’amant scrupuleux, timoré. Peu importe, du reste. Ce que nous y voulons chercher, c’est l’expression la plus intime du sentiment, et, si l’on peut ainsi parler, l’attitude d’une âme envers une autre. Dans toute liaison qui suit son cours normal, le moment délicat, pour l’amant surtout, est l’heure qui succède au triomphe. Sur le langage qu’il tient après cet instant décisif, on est à même de le juger. Or voici, parmi les lettres de Gérard, celle qui correspond à ce moment psychologique :

Nous avons maintenant à nous garder d’une chose, c’est de cet abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort surhumain. Pour qui n’a qu’un désir modéré, la réussite est une suprême joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C’est un point lumineux dans l’existence, qui ne tarde pas à pâlir et à s’éteindre. Mais, pour le cœur profondément épris, l’excès d’émotion contracte pour un instant tous les ressorts de la vie; le trouble est grand, la convulsion est profonde, et la tête se courbe en frémissant comme sous le souffle d’un dieu. Hélas! que sommes-nous, pauvres créatures? et comment répondre dignement à la puissance de sentir que le Ciel a niise en notre âme? Je ne suis qu’un homme, et vous une femme, et l’amour qui est entre nous a quelque chose d’impérissable et de divin.

Quel manquement grave commit Gérard à l’égard de cette divinité, très « humanisable » cependant, et qui, loin d’avoir disputé la victoire, y avait fort aidé, à ce que dit la légende ? C’est ce que nous ignorons. Fut-ce une infidélité passagère, une parole vive, ou rien qu’une imagination maladive ? Quoi qu’il en soit, il y eut, — la mort survenant par là-dessus, — de quoi donner un prétexte et un corps aux visions de l’esprit inquiet.

Qui n’est pas de ce monde est forcément de l’autre monde. Pendant longtemps Gérard de Nerval s’était appliqué à marcher en marge de la vie, à suivre l’étroite limite, la ligne idéale qui sépare, si cela est possible, le positif du chimérique, le rêve de la raison, le visible de l’invisible, et pendant longtemps il y avait réussi. Si, pour employer un mot brutal, il fut fou d’assez bonne heure, sa force, son point d’honneur, et, je dirais volontiers, sa coquetterie , fut de conserver l’économie de sa folie , de s’y abandonner à demi , de l’arrêter où il voulait, de la quitter et de la reprendre, de jouer avec elle comme le dompteur avec un fauve. Jeu décevant, et, en définitive, toujours fatal.

Jamais Gérard ne s’est avoué ni reconnu fou. Plusieurs fois des bruits coururent dont il eut connaissance. Tantôt celui de sa mort, tantôt celui de son internement absolu ; et ces grands étourdis de Janin, de Dumas, partaient de là pour exécuter sur la folie de leur ami des fioritures sentimentales. Gérard recevait en plein et sans sourciller ces bordées de commentaires funèbres. Il en était piqué quelquefois, en aucune façon ébranlé. M. Maurice Tourneux a donné à ce sujet la lettre très curieuse que ce fou, qui persistait à se dire raisonnable, écrivait, en 1841, à Mme Alexandre Dumas. Il s’y plaint avec décision, mais sans amertume, des médecins qui ont voulu voir en lui un malade atteint de théomanie ou de démonomanie. Pour lui, il a conscience d’avoir fait un rêve, et ce rêve, il le regrette, car il était fort beau. Il dissertait, discutait serré avec les aliénistes qui le soignaient, plaisantait même agréablement, et un jour que le docteur Blanche le pressait d’interpréter l’Orphée de Ballanche : « Ah ! Docteur, répondait Gérard en souriant, vous me prenez trop à votre avantage. »

Se sentant toutefois sombrer peu à peu, ayant de plus en plus conscience que l’équilibre allait se rompre, il fit une dernière tentative, singulièrement digne d’intérêt. Frappé de la persistance et de l’enchaînement de ses rêves, qui constituaient à côté du réel ordinaire une variété de réalité supérieure , il entreprit de les analyser et de les décrire. C’est dans ce but qu’il composa son dernier ouvrage : Aurélia, ou le Rêve et la Vie. Livre véritablement prodigieux, qui n’a de pareil dans aucune littérature, et qui restera comme un monument de la lucidité dans l’extase, de la clarté dans l’impossible, de la mesure dans l’extraordinaire.

J’y veux relever un trait, parce qu’il est essentiellement caractéristique : c’est l’extrême douceur. Jamais une parole de colère ou de récrimination n’échappe à l’écrivain soit contre les hommes, soit contre la destinée. On pourrait voir là une indication morale de nature à décharger sa mémoire de la tare du suicide. Gérard s’affranchit de la lassitude et du désespoir par le vol continuel dans la région des songes. Ce n’est ni la misère ni l’ambition déçue qui pourraient expliquer un pareil acte, car à cet homme désintéressé les satisfactions d’amour-propre étaient peu de chose, et les ressources matérielles n’ont jamais fait défaut. Du reste, qu’il ait succombé à une attaque criminelle ou qu’un subit accès de son mal ait tourné son délire contre lui-même, il est certain qu’au degré d’entraînement où se trouvait Gérard à l’égard du monde invisible, de ce monde dont l’attirance se faisait chaque jour chez lui plus impérieuse, il ne pouvait résister longtemps, et que les incessantes tempêtes du cerveau auraient fini par briser ce pauvre corps épuisé, à bout d’énergie. Si Gérard de Nerval fut un fou , il fut un fou bien exceptionnel, puisqu’il resta doux jusqu’à la dernière minute, sans aucune de ces arriérepensées de malfaisance qui sont le caractère même de la folie. Le fond de sa nature ne fut point altéré, et c’est de sa nature qu’était fait ce talent, tout en douceur, qui a répandu son plus séduisant coloris sur les Filles du feu, et rencontré dans Sylvie sa parfaite expression.

Jules Levallois.

LES FILLES DU FEU