Classiques.app

Acte III

Scène première

Andromaque, Jean Racine (1667)·Texte intégral, scène 10 sur 26·Livre complet →

Oreste, Pylade

Pylade

Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême.

Je ne vous connois plus : vous n’êtes plus vous-même.

Souffrez…

Oreste

Non, tes conseils ne sont plus de saison,

Pylade, je suis las d’écouter la raison.

C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :

Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.

Le dessein en est pris, je le veux achever.

Oui, je le veux.

Pylade

Hé bien, il la faut enlever :

J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.

Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?

Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;

Commandez à vos yeux de garder le secret.

Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,

Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.

À ses regards surtout cachez votre courroux.

Ô Dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?

Oreste

Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?

La fureur m’emportoit, et je venois peut-être

Menacer à la fois l’ingrate et son amant.

Pylade

Et quel étoit le fruit de cet emportement ?

Oreste

Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue

Du coup dont ma raison vient d’être confondue ?

Il épouse, dit-il, Hermione demain ;

Il veut, pour m’honorer, la tenir de ma main.

Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare…

Pylade

Vous l’accusez, Seigneur, de ce destin bizarre.

Cependant, tourmenté de ses propres desseins,

Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.

Oreste

Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;

Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l’ingrate ;

Ses charmes jusque-là n’avoient pu le toucher :

Le cruel ne la prend que pour me l’arracher.

Ah Dieux ! c’en étoit fait : Hermione gagnée

Pour jamais de sa vue alloit être éloignée.

Son cœur, entre l’amour et le dépit confus,

Pour se donner à moi n’attendoit qu’un refus ;

Ses yeux s’ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,

Lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.

Pylade

Vous le croyez.

Oreste

Hé quoi ? ce courroux enflammé

Contre un ingrat…

Pylade

Jamais il ne fut plus aimé.

Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l’auroit accordée,

Qu’un prétexte tout prêt ne l’eût pas retardée ?

M’en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,

Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.

Quoi ? votre amour se veut charger d’une furie

Qui vous détestera, qui toute votre vie

Regrettant un hymen tout prêt à s’achever,

Voudra…

Oreste

C’est pour cela que je veux l’enlever.

Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,

Je n’emporterois donc qu’une inutile rage ?

J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?

Non, non, à mes tourments je veux l’associer.

C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :

Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,

Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,

Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.

Pylade

Voilà donc le succès qu’aura votre ambassade :

Oreste ravisseur !

Oreste

Et qu’importe, Pylade ?

Quand nos États vengés jouiront de mes soins,

L’ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?

Et que me servira que la Grèce m’admire,

Tandis que je serai la fable de l’Épire ?

Que veux-tu ? Mais, s’il faut ne te rien déguiser,

Mon innocence enfin commence à me peser.

Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance

Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.

De quelque part sur moi que je tourne les yeux,

Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.

Méritons leur courroux, justifions leur haine,

Et que le fruit du crime en précède la peine.

Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi

Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?

Assez et trop longtemps mon amitié t’accable :

Évite un malheureux, abandonne un coupable.

Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.

Laisse-moi des périls dont j’attends tout le fruit.

Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m’abandonne.

Va-t’en.

Pylade

Allons, Seigneur, enlevons Hermione.

Au travers des périls un grand cœur se fait jour.

Que ne peut l’amitié conduite par l’amour ?

Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.

Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.

Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;

Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;

Et cette nuit, sans peine, une secrète voie

Jusqu’en votre vaisseau conduira votre proie.

Oreste

J’abuse, cher ami, de ton trop d’amitié.

Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;

Excuse un malheureux qui perd tout ce qu’il aime,

Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.

Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux…

Pylade

Dissimulez, Seigneur : c’est tout ce que je veux.

Gardez qu’avant le coup votre dessein n’éclate :

Oubliez jusque-là qu’Hermione est ingrate ;

Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.

Oreste

Va-t’en. Réponds-moi d’elle, et je réponds de moi.