LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XXVI. A ANTOINE CHASTEIGNER.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 88 sur 185·Livre complet →
Ne s’effroyer de chose qui arrive,
Ne s’en fascher aussi,
Rend l’homme heureux, et fait encor qu’il vive
Sans peur ne sans souci.
Comme le temps vont les choses mondaines
Suivant son mouvement :
Il est soudain, et les saisons soudaines
Font leurs cours brévement.
Dessus le Nil jadis fut la science,
Puis en Grece elle alla :
Rome depuis en eut l’experience,
Pâris maintenant l’a.
» Villes, et forts, et royaumes perissent
» Par le temps tout expres,
» Et donnent lieu aux nouveaux qui fleurissent
» Pour remourir apres.
» Comme un Printemps les jeunes enfans croissent,
» Puis viennent en Esté,
» L’Hyver les prend, et plus ils n’apparoissent
» Cela qu’ils ont esté.
Naguere estoient dessus la seche arene
Les poissons à l’envers,
Puis soudain tout l’orgueilleux cours de Sene
Les a de flots couvers.
La mer n’est plus où elle souloit estre,
Et aux lieux vuides d’eaux
(Miracle estrange) on la luy a veu naistre
Hospital de bateaux.
Telles loix feit Dame Nature guide,
Lors que par-sur le doz
Pyrrhe sema dedans le monde vuide
De sa mere les oz :
A celle fin que nul homme n’espere
S’oser dire immortel,
Voyant le Temps qui est son propre pere,
N’avoir rien moins de tel.
Arme toy donc de la Philosophie
Contre tant d’accidans,
Et courageux d’elle te fortifie
L’estomac au dedans,
N’ayant effroy de chose qui survienne
Au devant de tes yeux,
Soit que le ciel les abysmes devienne,
Et l’abysme les cieux.