LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XXV. A CHARLES DE PISSELEU.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 87 sur 185·Livre complet →
D’où vient cela (Pisseleu) que les hommes
De leur nature aiment le changement,
Et qu’on ne voit en ce monde où nous sommes
Un seul qui n’ait un divers jugement ?
L’un esloigné des foudres de la guerre
Veut par les champs son âge consumer
A bien poitrir les mottes de sa terre
Pour de Cerés les presens y semer :
L’autre au contraire, ardant, aime les armes,
Si qu’en sa peau ne sçauroit sejourner
Sans bravement attaquer les alarmes,
Bien qu’au logis n’en puisse retourner.
Qui le Palais de langue mise en vente
Fait esclater devant un President,
Et qui piqué d’avarice suivante
Franchit la mer de l’Inde à l’Occident.
L’un de l’amour adore l’inconstance,
L’autre plus sain ne met l’esprit, sinon
Au bien public, aux choses d’importance,
Cerchant par peine un perdurable nom.
L’un suit la Court et ses grands Dieux ensemble,
Si que sa teste au ciel semble toucher :
L’autre les fuit, et est mort ce luy semble,
S’il voit le Roy de son toict approcher.
Le pelerin à l’ombre se delasse,
Ou d’un sommeil le travail adoucit,
Ou resveillé, avec la pleine tasse
Des jours d’Esté la longueur accourcit.
Qui devant l’aube accourt triste à la porte
Du Conseiller, et là faisant maint tour
Le sac au poing, attend que Monsieur sorte
Pour luy donner humblement le bon-jour.
Icy cestuy de la sage Nature
Les faits divers remasche en y pensant,
Et cestuy-là par la lineature
Des mains predit le malheur menassant.
L’un allumant ses vains fourneaux, se fonde
Dessus la pierre incertaine : et combien
Que l’invoqué Mercure ne responde,
Soufle en deux mois le meilleur de son bien.
L’un grave en bronze, et dans le marbre à force
Veut le labeur de Nature imiter :
Des corps errans l’Astrologue s’efforce
Oser par art le chemin limiter.
Mais tels estats les piliers de la vie
Ne m’ont point pleu, et me suis tellement
Esloigné d’eux, que je n’eus onq envie
D’abaisser l’œil pour les voir seulement.
L’honneur sans plus du verd Laurier m’agrée,
Par luy je hay le vulgaire odieux :
Voilà pourquoy Euterpe la sacrée
M’a de mortel fait compagnon des Dieux.
La belle m’aime, et par ses bois m’amuse,
Me tient, m’embrasse, et quand je veux sonner,
De m’accorder ses flutes ne refuse,
Ne de m’apprendre à bien les entonner.
Dés mon enfance en l’eau de ses fontaines
Pour Prestre sien me plongea de sa main,
Me faisant part du haut honneur d’Athenes,
Et du sçavoir de l’antique Romain.