LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XXVII. LA DEFLORATION DE LEDE.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 89 sur 185·Livre complet →
Le cruel Amour veinqueur
De ma vie sa sujette,
M’a si bien escrit au cœur
Vostre nom de sa sagette,
Que le temps qui peut casser
Le fer et la pierre dure,
Ne le sçauroit effacer
Qu’en moy vivant il ne dure.
Mon luth qui des bois oyans
Souloit alleger les peines,
Làs ! de mes yeux larmoyans
Ne tarit point les fonteines :
Et le Soleil ne peut voir,
Soit quand le jour il apporte,
Ou quand il se couche au soir,
Une autre douleur plus forte.
Mais vostre cœur obstiné,
Et moins pitoyable encore
Que l’Ocean mutiné
Qui baigne la rive More,
Ne prend mon service à gré,
Ains a d’immoler envie
Le mien à luy consacré
Dés premiers ans de ma vie.
Jupiter espoinçonné
De telle amoureuse rage,
A jadis abandonné
Ciel, throne, femme, mesnage :
Car l’œil qui son cœur estraint,
Comme estraints ores nous sommes,
Ce grand Seigneur a contraint
De tenter l’amour des hommes.
Impatient du desir
Naissant de sa flame esprise,
Se laissa d’Amour saisir,
Comme une despouille prise :
Puis il a bras, teste, et flanc,
Et sa poitrine cachée
Sous un plumage plus blanc
Que le laict sur la jonchée.
En son col mit un carcan
Avec une chaisne, où l’œuvre
Du laborieux Vulcan
Merveillable se descœuvre.
D’or en estoient les cerceaux
Piolez d’esmail ensemble :
A l’Arc qui verse les eaux
Ce bel ouvrage resemble.
L’or sur la plume reluit
D’une semblable lumiere,
Que le clair œil de la nuit
Dessus la neige premiere :
Il fend le chemin des cieux
D’un long branle de ses ailes,
Et d’un voguer spacieux
Tire ses rames nouvelles.
Comme l’aigle fond d’enhaut,
Ouvrant l’espais de la nuë,
Sur l’aspic qui leche au chaut
Sa jeunesse revenuë :
Ainsi le Cygne voloit
Contre-bas, tant qu’il arrive
Dessus l’estang où souloit
Jouër Lede sur la rive.
Quand le ciel eut allumé
Le beau jour par les campagnes,
Elle au bord accoustumé
Mena jouër ses compagnes :
Et studieuse des fleurs
En sa main un panier porte
Peint de diverses couleurs,
Et d’histoire en mainte sorte.
Seconde pose.
D’un bout du panier s’ouvroit
Entre cent nues dorées
Une Aurore qui couvroit
Le ciel de fleurs colorées :
Ses cheveux vaguoient errans
Souflez du vent des narines
Des prochains chevaux tirans
Le Soleil des eaux marines.
Ainsi qu’au ciel fait son tour
Par sa voye courbe et torte,
Il tourne tout à l’entour
De l’anse en semblable sorte :
Les nerfs s’enflent aux chevaux,
Et leur puissance indontée
Se roidist sous les travaux
De la penible montée.
La mer est peinte plus bas,
L’eau ride si bien sur elle,
Qu’un pescheur ne ni’roit pas
Qu’elle ne fust naturelle :
Ce Soleil tombant au soir
Dedans l’onde voisine entre,
A chef bas se laissant cheoir
Jusqu’au fond de ce grand ventre.
Sur le sourcy d’un rocher
Un pasteur le loup regarde,
Qui se haste d’approcher
Du coüard peuple qu’il garde,
Mais de cela ne luy chaut,
Tant un limas luy agrée,
Qui lentement monte au haut
D’un liz au bas de la prée.
Un Satyre tout follet
Larron, en folastrant tire
La panetiere et le laict
D’un autre follet Satyre :
L’un court apres tout ireux,
L’autre défend sa despouille,
Le laict se verse sur eux
Qui sein et menton leur souille.
Deux beliers qui se hurtoient
Le haut de leurs testes dures,
Portraits aux deux bords estoient
Pour la fin de ses peintures :
Tel panier en ses mains mist
Lede qui sa troupe excelle,
Le jour qu’un oiseau la fist
Femme en lieu d’une pucelle.
L’une arrache d’un doy blanc
Du beau Narcisse les larmes,
Et la lettre teinte au sang
Du Grec marry pour les armes :
De crainte l’œillet vermeil
Pallist entre ces pillardes,
Et la fleur que toy Soleil
Des cieux encor’ tu regardes.
A l’envy sont ja cueillis
Les verds tresors de la plaine,
Les bacinets et les lis,
La rose, et la marjolaine :
Quand la vierge dit ainsi
(Laissant la rose odorante
Et la belle fueille aussi
De l’immortel amaranthe :)
Allon troupeau bien-heureux
Que j’aime d’amour naïve,
Ouyr l’oiseau douloureux
Qui se plaint sur nostre rive.
Et elle en hastant ses pas
Court par l’herbe d’un pied vîte :
Sa troupe ne la suit pas,
Tant sa carriere est subite.
Du bord luy tendit la main,
Et l’oiseau qui tressaut d’aise,
S’en approche tout humain
Et le blanc yvoire baise :
Ores l’adultere oiseau
Au bord par les fleurs se jouë,
Et ores au haut de l’eau
Tout mignard pres d’elle nouë.
Puis d’une gaye façon
Courbe au doz l’une et l’autre aile,
Et au bruit de sa chanson
Il apprivoise la belle :
La nicette en son giron
Reçoit les flames secrettes,
Faisant tout à l’environ
Du Cygne un lict de fleurettes.
Luy qui fut si gracieux,
Voyant son heure opportune,
Devint plus audacieux
Prenant au poil la fortune :
De son col comme ondes long
Le sein de la vierge touche,
Et son bec luy mit adonc
Dedans sa vermeille bouche.
Il va ses ergots dressant
Sur les bras d’elle qu’il serre,
Et de son ventre pressant
Contraint la rebelle à terre.
Sous l’oiseau se debat fort,
Le pince et le mord, si est-ce
Qu’au milieu de tel effort
Sentit ravir sa jeunesse.
Le cinabre çà et là
Couloura la vergongneuse :
A la fin elle parla
D’une bouche desdaigneuse :
D’où es-tu trompeur volant,
D’où viens-tu, qui as l’audace
D’aller ainsi violant
Les filles de noble race ?
Je cuidoy ton cœur, helas !
Semblable à l’habit qu’il porte,
Mais (hé pauvrette) tu l’as
A mon dam, d’une autre sorte.
O ciel qui mes cris entens,
Morte puissay-je estre enclose
Là bas, puis que mon printemps
Est despouillé de sa rose.
Plus tost vien pour me manger
O veufve tigre affamée,
Que d’un oisel estranger
Je sois la femme nommée.
Ses membres tombent peu forts,
Et dedans la mort voisine
Ses yeux ja noüoient, alors
Que luy respondit le Cygne :
Troisiesme pose.
Vierge, dit-il, je ne suis
Ce qu’à me voir il te semble,
Plus grande chose je puis
Qu’un Cygne à qui je resemble :
Je suis le maistre des cieux,
Je suis celuy qui deserre
Le tonnerre audacieux
Sur les durs flancs de la terre.
La contraignante douleur
Du tien plus chaut qui m’allume,
M’a fait prendre la couleur
De ceste non mienne plume.
Ne te va donc obstinant
Contre l’heur de ta fortune,
Tu seras incontinant
La belle sœur de Neptune :
Et si tu pondras deux œufs
De ma semence feconde,
Ainçois deux triomphes neufs
Futurs ornemens du monde :
L’un, deux jumeaux esclorra,
Pollux vaillant à l’escrime,
Et son frere qui aura
Sur tous Chevaliers l’estime.
Dedans l’autre germera
La beauté au ciel choisie,
Pour qui un jour s’armera
L’Europe contre l’Asie.
A ces mots ell’ se consent
Recevant telle avanture,
Et ja de peu à peu sent
Haute eslever sa ceinture.