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LE PREMIER LIVRE DES ODES

ODE XII. A BOUJU, Angevin.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 12 sur 185·Livre complet →

Stro. 1.

» Le Potier hait le Potier,

» Le Feuvre le Charpentier,

» Le Poëte tout ainsi

» Hait celuy qui l’est aussi

( Comme a dit la voix sucrée

Du cieil habitant d’Ascrée :)

Mais tu as par ta vertu

Ce vieil Proverbe abbatu,

Vantant mon petit merite

(Sans te monstrer envieux)

Devant nostre Marguerite

Le rare present des cieux.

Antistro.

» Phœbus ravit les neuf Sœurs,

» Puis leurs picquantes douceurs

» Ravissent les beaux esprits,

» Qui d’elles se sont espris :

Et mon ame n’est ravie

Que d’une bruslante envie

D’oser un labeur tenter

Pour mon Prince contenter,

Afin que mon petit œuvre

Sa grand’main flatte si bien,

Que quelquefois je la treuve

Ingenieuse à mon bien.

Epode.

Celuy qui d’un reth pourchasse

Les poissons, ou cestuy-là

Qui par les montagnes chasse

Les bestes deçà et là,

C’est afin qu’un peu de proye

La Fortune luy ottroye :

Mais l’homme plein de bon-heur,

Qui suit comme moy les Princes

Et les grands Dieux des provinces,

C’est pour se combler d’honneur :

Stro. 2.

Laissant au peuple ignorant

Un crevecœur devorant,

Béant apres la vertu

Dont le sage est revestu.

» Les uns en cecy excedent,

» Les autres cela possedent :

Mais Dieu dessus les Rois met

Des richesses le sommet.

Au Poëte qui s’amuse

Comme moy de les vanter,

Calliope ne refuse

De l’ouyr tousjours chanter.

Antistro.

Quand Phœbus s’esleve aux cieux,

L’ombre fuit devant ses yeux :

Ainsi où ta Muse fuit,

La sourde Ignorance luit,

Rendant les bouches muëtes

De noz malheureux Poëtes,

Qui souloient comme pourceaux

Souiller le clair des ruisseaux :

Les beaux vers que j’ay veu naistre

Si heureusement de toy,

Te rendent bien digne d’estre

Prisé de la sœur d’un Roy.

Epode.

Ta fameuse renommée

Qui doit voir tout l’univers,

Me prie d’estre nommée

Par la trompe de mes vers,

Et le feray : car ta gloire

S’esgaye de la memoire :

Puis les Seurs conte ne font

De nul papier, s’il ne porte,

A la Dorienne sorte,

Ton beau nom dessus le front.