LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE XI. A JOACHIM DU BELLAY, Angevin.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 11 sur 185·Livre complet →
Stro. 1.
Aujourd’huy je me vanteray,
Que jamais je ne chanteray
Un homme plus aimé que toy
Des neuf Pucelles et de moy,
Poste qui cornera ta gloire
Que toute France est appreuvant,
Dans les delices s’abbreuvant,
Dont tu flates l’orgueil de Loire :
Car si un coup elle apperçoit
Qu’à du Bellay mon hymne soit,
Par monceaux elle accourra toute
Autour de ma lyre, où degoute
L’honneur distillant de ton nom
Mignardé par l’art de mon pouce,
Et pour cueillir la gloire douce
Qui emmielle ton renom.
Antistro.
Sus avant Muse, ores il faut
Le guinder par l’air aussi haut
Que ses vertus m’ont mis icy
Dessous le joug d’un doux soucy :
Il le merite, ma mignonne.
Nul tant que luy n’est honorant
Les vers dont tu vas redorant
La gloire de ceux que je sonne :
Il s’esgaye de tes chansons,
Et de ces nouvelles façons
Au paravant non imitables,
Qui font esmerveiller les tables,
Et les gros sourcils renfoncer
De ceste jalouse Ignorance,
Qui ose desja par la France
L’honneur de noz vers offenser.
Epode.
» L’homme est fol qui se travaille
» Porter en la mer des eaux,
» A Corinthe des vaisseaux.
Et fol qui des vers te baille :
Si t’envoyray-je les miens
Pour r’encherir plus les tiens,
Dont les douceurs nompareilles
Sçavent flatter les oreilles
Des Rois joyeux de t’ouyr :
Seule en France est nostre lyre,
Qui les fredons puisse eslire
Pour les Princes resjouyr.
Stro. 2.
Le bon Poëte endoctriné
Par le seul naturel bien-né
Se haste de ravir le pris :
Mais ces rimeurs qui ont appris
Avec travail, peines et ruses,
A leur honte enfantent des vers,
Qui tousjours courent de travers
Outre la carriere des Muses.
Eux comparez à noz champs (sic ! chants) beaux,
Sont faits semblables aux corbeaux
Qui dessous les fueilles caquettent
Contre deux Aigles, qui aguettent
Aupres du throne de leur Roy,
Le temps de ruer leurs tempestes
Dessus les miserables testes
De ces criards palles d’effroy,
Antistro.
» Voyans l’Aigle : mais ny les ans,
» Ny l’audace des vents nuisans,
» Ny la dent des pluyes qui mord,
» Ne donne aux vers doctes la mort :
Par eux la Parque est devancée.
Ils fuyent l’eternelle nuit,
Tousjours fleurissans par le fruit
Que la Muse ente en leur pensée :
Le temps qui les suit de bien loin,
En est aux peuples le tesmoin.
Mais quoy ! la Muse babillarde
L’honneur d’un chacun ne regarde,
Animant ores cestui-cy,
Et ores ces deux-là : car elle
Des hauts Dieux la fille eternelle
Ne se valette pas ainsi.
Epode.
L’ayant prise pour ma guide
Avec le chant incognu
De mon luth, je suis venu
Où Loire en flottant se ride
Contre les champs plantureux
De tes ancestres heureux :
Puis sautelant me remeine
De ton Anjou jusqu’au Maine,
(De mon Vandomois voisins)
Afin que là je decore
Et Guillaume, et Jan encore,
L’ornement de tes cousins :
Stro. 3.
Qui ont supporté si souvent
La fureur de l’horrible vent,
Qui d’un orage redoublé
Nostre grand Prince avoit troublé.
Bien que matin le jour s’esveille
Pour voir tout, il ne vit jamais
Et ne pourra voir desormais
De freres la couple pareille,
A qui les François doivent tant
De Lauriers qu’ils vont meritant :
Ou soit pour refroidir l’audace
De l’Espagnol, s’il nous menace,
Ou soit pour amollir les cœurs
Par la douceur de leur faconde,
Des Anglois separez du monde,
Ou des Allemans belliqueurs.
Antistro.
Rome s’yvrant de leur parler
(Dont le Nectar sembloit couler)
Béante en eux s’esmerveilla :
Puis à l’un d’eux elle bailla
Le sainct Chapeau dessus la teste,
Flamboyant autour de son front
Ainsi que les deux Jumeaux font
Quand ils sereinent la tempeste.
A l’autre nostre Roy donna
L’Ordre, qui son col entourna,
Avecque la puissance d’estre
Sous luy des Piémontois le maistre,
Balançant d’equitable pois
Son advis et sa vigilance,
Les exploits de sa forte lance
Compagne d’une docte vois.
Epode.
» Nul terme de nostre vie
» Par nous ne se juge pas,
» Ignorans le jour qu’en bas
» Elle doit estre ravie.
Dessus l’esté de ses ans
Rongé de soucis cuisans
Ton grand Langé rendit l’âme,
Enterrant sous mesme lame
L’honneur ensemble abbatu,
Ne laissant rien de vallable
Sinon un frere, semblable
Au portrait de sa vertu.
Stro. 4.
Sçache que le sang de ceux-ci
Et leur race est la tienne aussi.
Mais repren l’arc Muse, il est temps
De tendre au blanc où tu pretens.
Puis que sa louange foisonne
En cent vertus propres à luy,
A quoy par les honneurs d’autruy
Remply-je ce que je luy donne ?
Sa gloire suffist pour borner
Les vers qui le veulent orner.
O bons Dieux ! on ne sçauroit faire
Que la vertu se puisse taire,
Bien qu’on tasche de l’obscurcir :
» Maugré toute envie elle est forte,
» Et sur le front la lampe porte,
» Qui seule la peut esclarcir.
Antistro.
Ton nom est tant estincelant,
Qu’encores s’on l’alloit celant,
Dessous le silence il croistroit,
Et plus sa flame apparoistroit.
Car tout ainsi que la mer passe
L’honneur d’un chacun element,
Et le Soleil semblablement
Les moindres feux du ciel efface :
Ainsi apparoissent les traits
Dont tu esmailles les portraits
De la riche peinture tienne
Naïvement sœur de la mienne,
Monstrant par ton commencement
Que mesme fureur nous affolle,
Tous deux disciples d’une escolle
Où l’on forcene doucement.
Epode.
Par une cheute subite
Encor je n’ay fait nommer
Du nom de Ronsard la mer
Bien que Pindare j’imite.
Horace harpeur Latin,
Estant fils d’un libertin,
Basse et lente avoit l’audace,
Non pas moy de franche race,
Dont la Muse enfle les sons
D’une masle et plus forte haleine,
Afin que Phoebus rameine
Par moy ses vieilles chansons :
Stro. 5.
Lequel m’encharge de chanter
Son Du-Bellay, pour le vanter
Sur tous ses enfants qui ont bien
Masché du Laurier Delphien.
Obeyssant à la voix sainte,
Mon trait par le Ciel galopant
L’air Angevin n’ira coupant,
Sans que ta gloire en soit attainte.
Chantant l’homme estre bien-heureux,
Qui en ton Nectar doucereux
Ses belles loüanges envyre
Mille fois nommé dans ton livre.
Que diray plus ? le Ciel t’a fait
(Te fortunant de main non chiche)
Jeune, dispost, sçavant, et riche,
Dessus son moule plus parfait.
Antistro.
Mes doigts ne pourroient se lasser
De faire mon bateau passer
Par les vagues de ton renom :
Et ramerois encor, sinon
Que j’ay desja preveu l’orage
Des mesdisans impetueux,
Qui contre les plus vertueux
Desgorgent volontiers leur rage,
Qui sotte en babil s’estendant
Comme un grand tonnerre grondant,
De son murmure m’admoneste
De tromper l’horrible tempeste
Abboyant et tant seulement
Les nourrissons des neuf Pucelles,
Qui se sont mis au doz des ailes
Pour voler eternellement.
Epode.
Ore donque freres d’Heleine,
Les Amycleans flambeaux
Du Ciel, monstrez vous jumeaux,
Et mettez but à ma peine :
Faites ancrer à ce bort
Ma navire en quelque port
Pour finir mon navigage :
Et destournez le langage
Du mesdisant que je voy,
Qui tousjours sa dent travaille
De me mordre, afin qu’il aille
Pincer un autre que moy.