LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE V. A CHARLES, CARDINAL de Lorraine.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 5 sur 185·Livre complet →
Stro. 1.
Quand tu n’aurois autre grace
Ny autre present des cieux,
Que d’estre né de la race
De tant de Rois tes ayeux,
J’aurois encor trop de lieux
Pour te bastir une gloire.
Car si je veux raconter
De ton grand Buillon l’histoire,
Qui peust les Turcs surmonter
Par une heureuse victoire :
Ou la fameuse memoire
De ses freres, ou les Rois
Tes ayeux, dont la Sicile
A leur obeyr docile
Escouta les sainctes lois :
Antistro.
Leur nom qui le temps surmonte,
Te feroit seul immortel :
Mais ta vertueuse honte
Rougiroit d’un honneur tel.
Je te veux faire un autel,
Où maugré l’an qui tout mange,
Ton propre loz je peindray
D’une encre qui ne se change :
Et là ce vœu je pendray,
Qui au pelerin estrange
Racontera ta loüange,
Et la vertu qui reluit
Par les ans de ta jeunesse,
Comme l’or sur la richesse,
Ou la Lune par la nuit.
Epode.
Tout l’honneur qui seul en France
Du sein des Dieux s’escoula,
Pour illustrer ton enfance
Dessus ton front s’en-vola,
Et depuis s’est planté là.
Donques Prelat de bon-heur,
Qui tiens le sommet d’honneur,
En qui nostre Roy contemple
Des vertus le vray exemple,
Sois content d’un si grand bien,
Et ne souhaite plus rien.
Car toy qui ta vie arroses
Du miel des heureuses choses,
D’avantage à qui je donne
Ceste Hymne que je moissonne
Des Charites au milieu,
Cesse de plus rien attendre,
Et ne vueilles point apprendre
A te faire un nouveau Dieu.