LE PREMIER LIVRE DES ODES
Ode IIII. A MADAME MARGUERITE, Sœur du Roy, Duchesse de Savoye.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 4 sur 185·Livre complet →
Stro. 1.
Il faut aller contenter
L’oreille de Marguerite,
Et en son palais chanter
Quel honneur elle merite.
Debout Muses, qu’on m’attelle
Vostre charrette immortelle,
Afin qu’errer je la face
Par une nouvelle trace,
Chantant la vierge autrement
Qu’un tas de rimeurs barbares,
Qui ses louanges si rares
Luy souilloient premierement.
Antistro.
J’ay sous l’esselle un carquois
Gros de fleches nompareilles,
Qui ne font bruire leurs vois
Que pour les doctes oreilles :
Leur roideur n’est apparente
A telle bande ignorante,
Alors que ma fleche annonce
L’honneur que mon arc enfonce.
Entre toutes j’esliray
La plus sonnante : et de celle
Par la terre universelle
Ses vertus je publi’ray.
Epode.
Sus ma Muse, ouvre la porte
A tes vers plus doux que miel,
Afin qu’une fureur sorte
Pour me ravir jusqu’au ciel :
Du croc arrache la lyre
Qui tant de gloire t’acquit,
Et vien sur ses cordes dire
Comme la vierge nasquit.
Stro. 2.
Par un miracle nouveau
Un jour Pallas de sa lance
Ouvrit le docte cerveau
De François grand roy de France :
Alors, estrange nouvelle !
Tu nasquis de sa cervelle,
Et les Muses qui là furent,
Dans leur giron te receurent :
Mais quand le temps eut parfait
L’accroissance de ton âge,
Tu pensas en ton courage
De mettre à fin un grand fait.
Antistro.
Ta main prist pour son renfort
L’horreur de deux grandes haches :
D’un plastron brillant et fort
Tout l’estomac tu te caches :
Une menassante creste
Flottoit au haut de ta teste,
Refrappant la gueule horrible
D’une Meduse terrible :
Ainsi tu allas trouver
Le vilain monstre Ignorance,
Qui souloit toute la France
Dessous son ventre couver.
Epode.
L’Ire qui la beste eslance,
En vain irrita son cœur
Poussant son mufle en defence
Encontre ton bras veinqueur :
Car le fer prompt à l’abbatre
En son ventre est ja caché,
Et ja trois fois, voire quatre
Le cœur luy a recherché.
Stro. 3.
Le monstre gist estendu,
L’herbe en sa playe se souille,
Aux Muses tu as pendu
Pour trophée sa despouille :
Puis versant de ta poitrine
Mainte source de doctrine,
Aux François tu fis cognoistre
Le miracle de ton estre.
Et pource je chanteray
Ce bel Hymne de victoire,
Et sur l’autel de Memoire
L’enseigne j’en planteray.
Antistro.
Or’moy qui suis le tesmoin
De ton loz qui le monde orne,
Il ne faut ruer si loin
Que mon trait passe la borne :
Chante en tes vers Marguerite
Et celebre son merite,
Qui luit comme une planette
Sous la nuict claire-brunette :
Respandon devant ses yeux
Ma musique toute neuve,
Et le Nectar dont j’abreuve
Les honneurs dignes des cieux.
Epode.
Afin que la Nymphe voye
Que mon luth premierement
Aux François monstra la voye
De sonner si proprement :
Et comme imprimant ma trace
Au champ Attiq’ et Romain,
Callimaq’, Pindare, Horace
Je déterray de ma main.