LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XXIV. COMPLAINTE DE GLAUQUE à Scylle Nymphe.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 86 sur 185·Livre complet →
Les douces fleurs d’Hymette aux Abeilles agréent,
Et les eaux de l’Esté les alterez recréent :
Mais ma peine obstinée
Se soulage en chantant sur ce bord foiblement
Les maux, ausquels Amour a miserablement
Soumis ma destinée.
Hé Scylle, Scylle, las ! ceste dolente rive,
Voire son flot piteux qui grumelant arrive
Des ondeuses campaignes,
Me plaint et me lamente, et ces rochers oyans
Mon dueil continuel, de moy sont larmoyans :
Seule tu me desdaignes.
Ce jour fut mon malheur, quand les Dieux marins eurent
Envie sus mon aise, et lors qu’ils me cognurent
De leur grande mer digne.
Las ! heureux si jamais je n’eusse desdaigné
L’art premier où j’estois par mon pere enseigné,
Ny mes rets, ny ma ligne !
Car le feu qui mon cœur ronge, poinçonne et lime,
Me vint ardre au milieu (qui l’eust creu !) de l’abîme
De leur mer fluctueuse :
Et bien en autre forme adonc je me changeay,
Que je ne fus mué alors que je mangeay
L’herbe tant vertueuse.
Pourtant si j’ay le chef de longs cheveux difforme,
Et le corps monstrueux d’une nouvelle forme
Bien peu cognuë aux ondes :
Tel honneur de nature en moy n’est à blasmer,
La mere Thetis m’aime, et m’aiment de la mer
Les Nymphes vagabondes.
Circe tant seulement ne m’aime : mais encore
Ardentement me suit, et ardente m’adore,
En vain de moy esprise.
Ainsi le bien que cent desirent, une l’a :
Une l’a voirement, et en lieu de cela
Me hait et me desprise.
Bien que Nymphe tu sois, ah cruelle ! si est-ce
Qu’indigne je ne suis de toy demy-Déesse :
Un Dieu te fait resqueste.
Thetis pour effacer cela que j’eus d’humain,
Et d’homme au temps sujet, m’a versé de sa main
Cent fleuves sur la teste.
Mais làs ! dequoy me sert ceste faveur que d’estre
Immortel, et d’aller compagnon à la destre
Du grand Prince Neptune,
Quand Scylle me desdaigne estant franc du trespas,
Et cil à qui par mort permis ne luy est pas
De changer sa fortune ?