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LE QUATRIESME LIVRE DES ODES

ODE VI. A GUY PACATE.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 102 sur 185·Livre complet →

Guy, noz meilleurs ans coulent

Comme les eaux qui roulent

D’un cours sempiternel :

La mort pour sa sequelle

Nous ameine avec elle

Un exil eternel.

Nulle humaine priere

Ne repousse en arriere

Le bateau de Charon,

Quand l’ame nue arrive

Vagabonde en la rive

De Styx et d’Acheron.

» Toutes choses mondaines

» Qui vestent nerfs et veines,

» La mort egale prend,

» Soient pauvres, ou soient Princes :

Dessus toutes provinces

Sa main large s’estend.

La puissance tant forte

Du grand Achille est morte,

Et Thersite odieux

Aux Grecs, est mort encores :

Et Minos qui est ores

Le conseiller des Dieux.

» Jupiter ne demande

» Que des bœufs pour offrande :

» Mais son frere Pluton

» Nous demande nous hommes,

» Qui la victime sommes

» De son enfer glouton.

Celuy dont le Pau baigne

Le tombeau, nous enseigne

N’esperer rien de haut,

Et celuy que Pegase

(Qui fit sourcer Parnase)

Culbuta si grand saut.

» Làs ! on ne peut cognoistre

» Le destin qui doit naistre,

» Et l’homme en vain poursuit

» Conjecturer la chose,

» Que Dieu sage tient close

» Sous une obscure nuit.

Je pensois que la trope

Que guide Calliope,

(Troupe mon seul confort)

Soustiendroit ma querelle,

Et qu’indonté, par elle

Je donteroy la mort :

Mais une fiévre grosse

Creuse desja ma fosse

Pour me banir là bas,

Et sa flame cruelle

Se paist de ma mouëlle,

Miserable repas.

Que peu s’en faut ma vie

Que tu ne m’es ravie

Close sous le tombeau !

Et que mort je ne voye

Où Mercure convoye

Le debile troupeau !

Et Alcé, qui les peines

Dont les guerres sont pleines

Va là bas racontant,

Alcée qu’une presse

Des espaules espesse,

Admire en l’escoutant.

A bon droit Promethée

Pour sa fraude inventée

Endure un tourment tel,

Qu’un aigle sur la roche

Luy ronge d’un bec croche

Le poumon immortel.

Depuis qu’il eut robée

La flame prohibée

Pour les Dieux despiter,

Les bandes incognues

De fiévres sont venues

Nostre terre habiter :

Et la Mort despiteuse

Au-paravant boiteuse

Fut legere d’aller.

D’ailes mal-ordonnées

Aux hommes non données

Dedale coupa l’air.

L’execrable Pandore

Fut forgée, et encore

Astrée s’en vola,

Et la boette feconde

Peupla le pauvre monde

De tant de maux qu’il a.

Ah ! le meschant courage

Des hommes de nostre âge

N’endure par ses faits,

Que Jupiter estuye

Sa foudre, qui s’ennuye

De voir tant de mesfaits.