LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XVII. A IOACHIM DU BELLAY ANGEVIN.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 79 sur 185·Livre complet →
Souventefois nous avons faute
Soit de biens, soit de faveur haute,
Selon que l’Astre nous conduit :
Mais tousjours tandis que nous sommes
Ou morts, ou mis au rang des hommes,
Nous avons besoin de bon bruit.
Car la louange emmiellée
Au sucre des Muses meslée
Nous perce l’oreille en riant,
Louange qui vrayment ne cede
A l’or que Pactole possede,
Ny aux perles de l’Orient.
» La vertu qui n’a cognoissance
» Combien la Muse a de puissance,
» Languit en tenebreux sejour,
» Et en vain elle est souspirante
» Que sa clarté n’est apparante
» Pour se monstrer aux rais du jour.
Mais ma plume qui conjecture
Par son vol sa gloire future,
Se vante de n’endurer pas
Que la tienne en l’obscur demeure,
Ou comme orpheline elle meure
Errante sans honneur là bas.
Nous avons bien moy et mon metre
Ceste audace, de te promettre
Que tes labeurs seront appris
De nous, de noz suivantes races,
S’il est vray que j’aye des Graces
Cueilly les fleurs en leurs pourpris.
Je banderay mon arc qui jette
Contre ta maison sa sagette,
Pour viser tout droit en ce lieu
Qui se resjouyt de ta gloire,
Et où le grand fleuve de Loire
Se mesle avec un plus grand Dieu.
Et bien que ta Muse soit telle,
Que de soy se rende immortelle,
Desdaigner pourtant tu ne dois
L’honneur que la mienne te donne,
Ny ceste lyre qui te sonne
Ce que luy commandent mes dois.
Jadis Pindare sur la sienne
Accorda la gloire ancienne
Des Princes veinqueurs et des Rois :
Et je sonneray ta louange,
Et l’envoyray de Loire à Gange,
Si tant loin peut aller ma vois.
Car il semble que nostre lyre
Ta race seule vueille eslire
Pour la pousser jusques aux cieux :
Macrin a sacré la memoire
De l’oncle, et j’honore la gloire
Du neveu qui s’honore mieux.
France sous Henry fleurit, comme
Sous Auguste fleurissoit Romme :
Elle n’est pleine seulement
D’hommes qui animent le cuivre,
Ny de peintres qui en font vivre
Deux ensemble eternellement :
Mais grosse de sçavoir, enfante
Des fils dont elle est trionfante,
Qui son nom rendent honoré :
L’un chantre d’Amour la decore,
L’autre de Mars, et l’autre encore
De Phœbus au beau crin doré.
Entre lesquels le ciel ordonne
Que le premier rang on te donne,
Du Bellay, qui monstres tes vers
Entez dans le tronc d’une Olive,
Olive dont la fueille vive
Se rend egale aux Lauriers vers.