LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE II. A LA ROYNE.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 64 sur 185·Livre complet →
Mere des Dieux ancienne
Berecynthe Phrygienne,
A qui cent Prestres ridez
Font avecques cent Menades
Au son du buis, des gambades
Au haut des sommets Idez :
Laisse, laisse ta couronne
Que mainte tour environne,
Et ton mystere Orgyen,
Et plus à ton char n’attache
Tes grands lions, et te cache
Dans quelque antre Phrygien.
Une autre mere nouvelle,
Une autre mere Cybelle
Nous est transmise des cieux,
Qui plus que toy bien-heureuse
Se voit mere plantureuse
D’un plus grand nombre de Dieux.
Junon en pompe si grande
Ne fend la celeste bande
Qui luy courbe les genoux,
Quand elle grave matrone
Se va seoir aupres du throne
De son frere son espoux,
Comme toy Junon de France,
Grave en royale apparance
Fens la tourbe des François,
T’allant seoir à la main destre
De ton espoux nostre maistre,
Le meilleur de tous les Rois :
Duquel apres mainte année
Tu conceus par destinée
Une abondance d’enfans,
Qui diviseront le monde,
Et de sa grand’ masse ronde
Seront les Rois triomphans.
Mais d’autant que plus d’affaire
Et plus d’ans tu mis à faire
L’enfant que premier tu feis,
Pour le delay de son estre,
D’autant plus grand il doit estre
Que le reste de tes fils.
Car comme Alcide differe
De prouësses à son frere
Conceu par trois nuicts de temps,
Ton fils aura d’avantage
Que ses freres de courage
Qui mit à naistre sept ans.
Tout aussi tost que Lucine
Eust fortuné ta gesine,
Et que l’enfant nouveau-né
De sa douce voix premiere
Eust salué la lumiere
Du jour à chacun donné,
Tu n’as pas, comme fist Rhée,
A la pierre devorée
Le corps de ton fils changé,
De peur que ne le perdisses,
Et le perdant ne le visses
Par un Saturne mangé.
Et ne l’as porté, secrete,
Dedans un antre de Crete,
Afin qu’il vesquit de miel,
Afin aussi que sa lévre
Suçast le laict de la chévre
Que depuis il mit au ciel :
Et que les Cretois gendarmes
S’entrechoquant de leurs armes
En dansant fissent un son
Parmy l’antre solitaire,
Pour engarder que le pere
N’entr’ouyst son enfançon.
Mais tu l’as Royne tressage,
Porté dés son premier age
Non à Nede, non aussi
Aux compagnes Dictæennes,
Non aux Nymphes Meliennes
Pour en prendre le souci :
Mais à Durfé, qui radresse
Les fautes de sa jeunesse
Par un art industrieux,
Et comme en la cire tendre
En cent façons luy fait prendre
Les vertus de ses ayeux.
Ores une ombre il exerce
D’une bataille diverse,
Et tenant le fer en main
Les siens au combat il serre,
Et brave, esmeut d’une guerre
La figure faite en vain :
Ores les chevaux il donte
Et leur brutesse surmonte
Par un doux commandement,
Ores dontez il les guide,
Et leur attache à la bride
Un humain entendement :
Ores sa voix il façonne,
Et de ses doigts le luth sonne,
Doigts qui tost doivent darder
Les armes de telle sorte,
Que l’Espagne, tant soit forte,
Ne les pourra retarder.
Mais cela ne le destourne
Qu’à son Durfé ne retourne
Ouyr ses mots fructueux :
Ainsi l’enfançon Achille
Escoutoit la voix utile
Du Centaure vertueux,
Apres que Thetis la belle
Eut bruslé sa peau mortelle,
Et que dedans son giron
L’enlevant de l’eau salée,
L’eut sans le sceu de Pelée
Mis dans l’antre de Chiron.
Mais laissons ce Peleïde,
Et sa mere Nereïde,
Chiron, et l’antre Pholois,
Et ces histoires estranges,
Et re-disons les louanges
Du divin sang de Valois.
Oy donque, Royne, et t’amuse
A l’oracle de ma Muse
Qui va chanter tes honneurs,
Et de tes enfans noz Princes,
Et de combien de provinces
Le ciel les fera Seigneurs.