LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE I. AU ROY HENRY II.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 63 sur 185·Livre complet →
Comme on voit la navire attendre bien souvent
Au premier front du port la conduite du vent
Afin de voyager, haussant la voile enflée
Du costé que le vent sa poupe aura souflée :
Ainsi PRINCE, je suis sans bouger, attendant
Que ta faveur royale aille un jour commandant
A ma nef d’entreprendre un chemin honorable
Du costé que ton vent luy sera favorable.
Car si tu es sa guide, el’ n’aura jamais peur
De trouver dessous l’eau, non le rocher trompeur,
Non les bans perilleux des sablonneuses rades,
Non pas Scylle, ou Charybde, ou les deux Symplegades :
Mais seurement voguant sans crainte d’abysmer,
Joyeuse, emportera les Muses par la mer,
Qui pour l’honneur de toy luy monstreront la voye
D’aller bien loin de France aux rivages de Troye,
Et là, sous les monceaux de tant de murs veincus
Déterrer les honneurs du fils d’Hector Francus :
Lequel en m’arrestant sous ta conduite, Sire,
Sous les murs de Buthrote au rivage d’Epire,
Je ferois hazardeux au milieu des dangers
Des Gregeois ennemis, et des flots estrangers,
Gaigner la mer Euxine, et l’emboucheure large
Où le cornu Danube en la mer se descharge :
De là, contre ses eaux, costoyant les Gelons,
Les Goths, les Thomiens, les Getes, les Polons,
Aborder en Hongrie, et là bastir la ville
De Sicambre au giron d’une plaine fertille.
Là, quittant la navire à l’abandon des flots
Je deviendrois maçon, et chargerois mon dos
De mainte grosse pierre aux compas agencée,
Pour aider à bastir sa ville commencée.
Mais quand desja les murs seroient parachevez,
Et qu’on verroit au ciel les Palais eslevez,
Et quand plus les Troyens s’asseureroient à l’heure
D’y avoir pour jamais arresté leur demeure :
Las ! il faudroit quitter ce bastiment si cher,
Et par destin ailleurs autres maisons chercher :
Car l’ireuse Cerés à grand tort courroussée
Contre eux d’avoir sans feu sa chapelle laissée,
Gasteroit la campagne, et d’un cœur despité
Une peste espandroit par toute la cité.
Alors du pere Hector la ressemblance palle,
La nuict, par le congé de la Royne infernalle,
Prendroit à l’impourveu et la bouche et les yeux
Et la voix d’Amyntor grand Augure des Dieux,
Et admonesteroit son enfant d’aller querre
Dessus les bords de Seine, autre nouvelle terre,
Et que là, pour l’honneur de son oncle Pâris,
Bastiroit à jamais la ville de Pâris,
Ville, que ses neveux et sa Troyenne race
Tiendroient de main en main pour leur royale place.
Il me semble desja que j’oy de toutes pars
Desloger ton Francus, et la voix des soldars,
Et le hanissement des chevaux, et la tourbe
Des vieux peres laissez sur le rivage courbe,
Et le cry des enfans, et les pleurs soucieux
Des femmes envoyer un bruit jusques aux cieux.
Mais pour cela Francus ne cede à la fortune,
Ains deçà et delà ses soldars importune
De vestir le harnois, et haut apparoissant
Entre tous ses guerriers, comme un grand pin croissant
Sur les menus cyprez, saccage la campagne,
Et desfie au combat les Princes d’Allemagne.
Les champs de Franconie en armes il passa,
Et son nom pour jamais à la terre laissa :
Passa le Rhin Gaulois, la Moselle, et la Meuse,
Et vint planter son camp dessus la rive herbeuse
De Marne tournoyant, et de là descendant
Où Seine de sa corne un trac se va fendant,
Fonda dedans une isle au milieu d’une plaine
La ville de Pâris, qui pour lors n’estoit pleine
Que de buissons et d’herbe, et ses grands Palais d’or
Comme ils font aujourd’huy, n’y reluisoient encor.
Tous les Rois habitans en la Gauloise terre,
Si tost qu’il arriva, luy manderent la guerre,
Et qu’il ne falloit pas qu’un estranger banny
Se ramparast ainsi d’un tel pays garny
D’hommes et de chevaux, qui plus-tost que tempeste
Un orage ferré verseroient sur sa teste.
Mais luy qui resembloit son pere courageux,
Ne pouvant endurer leurs propos outrageux,
Premier les assaillit, et leur donna la fuite,
Ayant pris à Beauvais Bavo pour sa conduite.
Presques un an entier contre eux il batailla,
Et mille fois en proye à la mort se bailla.
Tant il y eut de peine, ains que Francus en France
Semast de tes ayeux la premiere naissance !
De ce vaillant Francus les faits je chanterois,
Et pres de ses vertus les vertus je mettrois
Des Rois issus de luy, qui jusqu’aux Pyrenées
Et jusqu’aux bords du Rhin les Gaules ont bornées,
Et, braves, se sont faits par l’effort de leurs mains
De tributaires francs des Empereurs Romains.
Apres de pere en fils par une mesme trace
Je viendrois aux Valois, les tiges de ta race.
Mais quand remply d’ardeur je chanterois de toy,
Un esprit plus qu’humain me raviroit de moy,
Et rien, rien que Phœbus, et sa fureur divine
Ne pourroit respirer ma bouillante poitrine :
Je m’irois abreuver és ruisseaux Pegasins.
Et m’endormant à part dans leurs antres voisins,
Je songerois comment les Françoises Charites
Hautes, egaleroient mes vers à tes merites :
Et peut estre qu’un jour je te dirois si bien,
Que l’honneur d’un Achille auroit envie au tien.
» En vain certes, en vain les Princes se travaillent,
» En vain pour triompher l’un à l’autre bataillent,
» Si apres cinquante ans fraudez de leur renom
» Le peuple ne sçait point s’ils ont vescu ou non.
Ce n’est rien (mon grand Roy) d’avoir Bolongne prise,
D’avoir jusques au Rhin l’Allemagne conquise,
Si la Muse te fuit, et d’un vers solennel
Ne te fait d’âge en âge aux peuples eternel.
» Les Palais, les citez, l’or, l’argent et le cuivre
» Ne font les puissans Rois sans les Muses revivre :
» Sans les Muses deux fois les Rois ne vivent pas,
» Ains despouillez d’honneur se lamentent là-bas
» Aux rives d’Acheron : seulement ceste gloire
» Est de Dieu concedée aux filles que Memoire
» Conceut de Jupiter, pour la donner à ceux
» Qui attirent par dons les Poëtes chez eux.
Tout le riche butin, toute la belle proye
Que les deux freres Grecs avoient conquise à Troye,
Est perie aujourd’huy, et ne cognoistroit lon
Achille, ny Patrocle, Ajax, n’Agamemnon,
Ny Rhese, ny Glaucus, ny Hector, ny Troile,
Et tant de gens vaillans perdus devant la ville
Seroient comme de corps, de gloire dévestus,
Si la Muse d’Homere eust celé leurs vertus :
Ainsi que vignerons qui ont és mains l’empoule
A force de bescher, seroient parmy la foule
Des esprits incognus, et leur vertu qui luit,
Seroit ensevelie en l’eternelle nuit.
Donques pour engarder que la Parque cruelle
Sans nom t’ensevelisse en la nuit eternelle,
Tousjours ne faut avoir à gage des maçons
Pour transformer par art une roche en maisons,
Et tousjours n’acheter avecques la main pleine
Ou la medale morte, ou la peinture vaine :
Mais il faut par bien-faits et par caresse d’yeux
Tirer en ta maison les ministres des Dieux
Les Poëtes sacrez, qui par leur escriture
Te rendront plus vivant que maison ny peinture.
Entre lesquels (mon Roy) de si peu que je puis,
Ton devot serviteur dés l’enfance je suis,
Comme le nourrisson de ta grandeur prospere,
Qui seule m’a nourry, mes freres, et mon pere.
Pour toy (Mon Roy) pour toy, hardy j’entreprendrois
De faire en armes teste à la fureur des Rois,
Et de ravir des poings à Jupiter la foudre :
Pour toy seul je mettrois dedans les yeux la poudre
A tous mes devanciers, s’il plaist à ta grandeur
(Si digne au-moins j’en suis) de me faire tant d’heur
Qu’un jour me commander (d’un seul clin) que je face
Ma Franciade tienne, où la Troyenne race
De Francus ton ancestre, où les faits glorieux
De tant de vaillans Rois qui furent tes ayeux,
Où mesmes tes vertus y luiront evidantes
Comme luisent au ciel les estoilles ardantes.
De Henry sois Auguste et magnifique Roy.
En me la commandant, liberal donne-moy
Honneurs, biens et faveurs, et pour la recompense
Je t’appreste un renom et à toute la France,
Qui vif, de siecle en siecle à jamais volera,
Tant qu’en France François ton peuple parlera.