LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE III. A MONSIEUR LE DAUPHIN.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 65 sur 185·Livre complet →
Que pourroy-je, moy François,
Mieux celebrer que la France,
Le pays à qui je dois
Le bon-heur de ma naissance ?
Et comme oubliroy-je aussi
En le celebrant, la race
De son Roy, qui tient icy
Apres Dieu la plus grand’ place ?
Que me vaudroit de chanter
Ces vieilles fables passées,
Qui ne servent qu’à tenter
L’esprit de vaines pensées ?
Qui est celuy qui n’a sceu
De Pelops l’ardente flame,
Le traistre Oenomas deceu,
Et les nopces d’Hippodame ?
Ores je veux esprouver
Autre fable plus nouvelle
Que ces vieilles, pour trouver
Une autre gloire plus belle
Qui desja se donne à moy,
Si jusqu’aux pays estranges
Du fils aisné de mon Roy
Je veux pousser les louanges.
Mais moy qui suis coustumier
Brouiller mes vers à la mode
De Pindar’, de qui premier
Commenceray-je mon Ode ?
Commenceray-je à l’enfant,
Ou par les faits de son pere,
Ou par le nom triomphant
De sa tante, ou de sa mere ?
J’oy Jupiter qui defend
Ne commencer par le pere,
Par la tante, ou par l’enfant,
Mais par le nom de sa mere.
Donq puis qu’un Dieu me defend
Ne commencer par le pere,
Les vers qui sont à l’enfant,
Commenceront par la mere :
Laquelle de quatorze ans
Portoit aux bois la sagette,
La robe et les arcs duisans
Aux pucelles de Taigette :
Son poil au vent s’esbatoit
D’une ondoyante secousse,
Et sur le flanc luy batoit
Tousjours la trompe et la trousse.
Tousjours dés l’aube du jour
Alloit aux forests en queste,
Où de filets tout autour
Cernoit le trac d’une beste.
Ou prenoit les cerfs au cours,
Ou par le pendant des roches
Sans chiens assailloit les ours,
Ou les sangliers aux dents croches.
Un jour qu’elle avoit chassé
Long temps un sanglier sauvage,
Reposa son corps lassé
Dessus les fleurs d’un rivage :
Elle pend son arc Turquois,
Recoiffe sa tresse blonde,
Met pour chevet son carquois,
Puis s’endort au bruit de l’onde.
Les souspirs qui repoussoient
Du sein la jumelle pomme,
Et ses yeux qui languissoient
Dans la paresse du somme,
Les amours qui esventoient
La sommeillante poitrine,
De plus en plus augmentoient
Les graces de Catherine.
Jupiter la vit des cieux
(Mais est-il rien qu’il ne voye ?)
Puis d’un soin ambicieux
Souhaita si douce proye :
Car Amour qui s’escouloit
Doucement en ses mouëlles,
Ses oz cogneuz luy bruloit
De mille flames cruelles.
Adonc luy sentant là haut
Au cœur l’amoureuse playe,
C’est ores (dit-il) qu’il faut
Que pour me guerir j’essaye
D’aller voir celle là bas
Qui tient ma liberté prise :
Mais Junon ne sçaura pas
Pour ce coup mon entreprise.
A grand’ peine avoit-il dit,
Qu’ardant d’approcher s’amie,
De son throne descendit
Pres de la Nymphe endormie :
Et comme un Dieu qui sentoit
D’amour la poignante rage,
A la force s’apprestoit
De ravir son pucellage.
Mais Arne qui l’entre-vit,
Poussant l’eau de son espaule,
Hors des flots la teste mit
Ceinte de joncs et de saules :
Et destournant ses cheveux
Qui flotoient devant sa bouche,
Defend au Prince amoureux
Qu’à la pucelle il ne touche.
Si tu n’as desir de voir
(Dit le fleuve) ta puissance
Serve dessous le pouvoir
Du fils qui prendroit naissance
De ceste Nymphe et de toy :
Et si tousjours tu veux estre
Des Dieux le pere et le Roy,
Sans attendre un plus grand maistre,
Cesse, cesse de tanter
Faire ceste vierge mere,
Qui doit un jour enfanter
Un fils plus grand que son pere,
Fils qui donnera ses lois
Soit en paix, ou soit en guerre,
Aux tourbes des autres Rois
Qui sous luy tiendront la terre.
Un Prince en Gaule est nourry,
Né de semence royale,
Qui doit estre son mary,
Elle sa femme loyale :
D’elle et de luy sortira
Ce fils heritier de France,
Qui ciel et terre emplira
Des prouësses de sa lance.
Les Parques au front ridé,
D’Erebe et de la Nuict nées,
Ont main à main devidé
L’arrest de ces destinées.
A tant le fleuve plongea
Au plus creux de l’eau sa teste,
Et l’amoureux deslogea
Fraudé de sa douce queste.
Apres le terme parfait
Predit par la voix divine,
Le mariage fut fait
De ceste Nymphe divine :
Sept ans peurent s’absenter
Ains qu’elle fust accouchée
Du fils, dont je vais chanter
La louange non touchée.
Escoute un peu fils aisné,
Honneur de France et d’Itale,
Le bien qui t’est destiné
Par ordonnance fatale.
Quand ja ton pere sera
Las de mener les gendarmes,
Et que vieillard cessera
D’effroyer le monde en armes :
Adonc vaillant tu tiendras
Sous luy d’Europe la bride,
Et sous luy tu serviras
A ses gendarmes de guide,
Et ensemble fort et fin
En mainte ruse guerriere,
Humble, tu mettras à fin
Les mandemens de ton pere.
Et s’il reste quelque Roy
Qu’il n’ait eu loisir de prendre,
Fait esclave dessous toy
François tu le feras rendre :
Tu penseras en ton cœur
D’acquerir l’Europe encore,
Et de te faire veinqueur
Des Gades jusqu’au Bosphore.
Ces grans peuples reculez
A l’escart de nostre monde,
Des flots de Thetis salez
Couronnez tout à la ronde,
Et ceux qu’on voit habiter
Les Orcades Escossoises,
N’auront cœur de resister
Contre tes armes Françoises.
Les grands cloistres Pyrenez
Desvoyez en mil’ entorses,
De tes soudars obstinez
Ne pourront tromper les forces,
Ny les grand’s citez ton feu,
Que toy pillant les campagnes
En armes, tu ne sois veu
Le Monarque des Espagnes.
Ny les Alpes au grand front,
Ny l’Apennin qui divise
L’Italie, ne pourront
Retarder ton entreprise
Lors, que trainant avec toy
Tant de legions fidelles,
Tu ne te couronnes Roy
Des Itales maternelles.
De là tirant plus avant
Vers l’Allemagne terrible,
De la part où plus le vent
D’Aquilon se monstre horrible,
Tu donteras les Gelons,
Et ceste froide partie
Que possedent les Polons,
Les Goths, et ceux de Scythie.
Poussant outre tu prendras
La Thrace, et par ta prouësse
Tes bornes tu planteras
Jusqu’au destroit de la Grece :
Puis en France retourné,
Dedans Pâris ta grand’ville
Tu triompheras, orné
De tant de proye servile.
Ton pere desja chenu
D’avoir trop mis la cuirace,
D’un grand aise detenu
Fera rejeunir sa face,
Et dedans son throne assis
Sentira mille liesses
D’estre pere d’un tel fils
Heritier de ses prouësses.
Ainsi qu’à Rome Cesar
Triomphant d’une victoire,
Haut t’assoiras dans un char
Dessus un siege d’yvoire :
Deux coursiers blancs haniront
D’une longue voix aigue,
Qui ton beau char traineront
En triomphe par la rue.
Tes cheveux seront liez
De Palme torse en couronne,
Et bas seront sous tes piez
Les ferremens de Bellonne :
Le Ciel qui s’esbahira
Du bon-heur de tant de choses,
Prodigue te remplira
Le sein de liz et de roses.
Là francs de peur tes soudars
Marchans au son des trompettes,
Te ru’ront de toutes pars
Mille joyeuses sornettes,
Et parez de Lauriers verts
Diront aux tourbes pressées
Les maux qu’ils auront soufferts
En tant de guerres passées.
Tout le peuple Iô cri’ra,
Rien qu’Iô par l’assemblée
Le peuple ne re-dira
D’une joye redoublée :
Le menestrier resonnant,
Des chantres la douce presse
Autres mots n’iront sonnant
Que l’Iô plein d’allegresse.
En ordre les Rois veincus
Iront en diverse mine,
Trainez dessus leurs escus
Devant ta pompe divine :
Les uns auront les yeux bas,
Les autres levans les faces,
A leur mal ne songeant pas,
Remascheront des menaces.
Les uns au col secou’ront
Les liens d’une chaisne orde,
Les autres les bras auront
Serrez au doz d’une corde :
Aux autres selon les faits
De leurs fautes desloyales,
Divers torments seront faits
A leurs miseres Royales.
Là seront peints les chasteaux,
Les ports et les villes prises,
Les grands forests et les eaux,
Et les montagnes conquises :
Le vieil Apennin sera
Portrait d’une face morne,
Le Rhin veincu cachera
Entre les roseaux sa corne.
Devant ton char bien-tournant
Marchera la Renommée,
Qui ton bruit ira cornant
De sa trompette animée :
Et moy qui me planteray
Devant ses pieds pour escorte,
Comme elle je chanteray
Ta louange en telle sorte :
Prince bien-aimé des Dieux,
Antique race de Troye,
Sous qui la faveur des cieux
Toute Europe a mise en proye,
Triomphe, et voy ta cité
Qui devotieuse appreste
A ta jeune Deité
Une solennelle feste.
Bien que tes freres et toy
La terre ayez departie,
Et qu’aisné tu ne sois Roy
Que de la moindre partie :
Le ciel pourtant a voulu
Que sur toutes tu la prinsses,
Et la prenant t’a esleu
Le Seigneur des autres Princes.
Ils ont choisi pour leurs pars,
L’un les parfums d’Arabie,
L’autre les sablons espars
De la bouillante Lybie :
Mais tu as Roy plus heureux
Choisi les terres fertiles,
Pleines d’hommes valeureux,
Pleines de ports et de villes.
Celuy qui peut raconter
Tes victoires bien-heureuses,
Celuy peut les flots conter
De noz rives escumeuses :
Car bien peu, bien peu s’en faut
Que ta majesté Royale
Du Jupiter de là haut
L’autre majesté n’egale.
Jamais à chanter ton los
Je n’auray la bouche close,
Fussay-je là bas enclos
Aux lieux où la mort repose :
Tousjours je diray ton nom,
Et mon ame vagabonde
Rien ne chantera sinon
Tes louanges par le monde.
Ainsi diray-je, et ta main
Jusqu’au Palais honorable
Conduira tousjours le frain
De ton haut char venerable :
Là t’assoyant au milieu
Sur des marches eslevées,
Tu rendras graces à Dieu
Pour tes guerres achevées.
Puis ayant de toutes pars
Fermé de cent chaisnes fortes
De l’ouvert temple de Mars
L’horrible acier de cent portes,
Tu feras egal aux Dieux
Ton regne, et par ta contrée
Fleurir la Paix, et des cieux
Revenir la belle Astrée.