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LE PREMIER LIVRE DES ODES

ODE III. A LA ROYNE SA FEMME.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 3 sur 185·Livre complet →

Stro. 1.

Je suis troublé de fureur,

Le corps me fremist d’horreur,

D’un effroy mon ame est pleine :

Mon estomac est pantois,

Et par son canal ma vois

Ne se desgorge qu’à peine.

Une Déité m’emmeine :

Fuyez peuple, qu’on me laisse,

Voicy venir la Déesse :

Fuyez peuple, je la voy.

Heureux ceux qu’elle regarde,

Et plus heureux, qui la garde

Dans l’estomac comme moy !

Antistro.

Elle esprise de mes chans,

Loin me guide par les chams

Où jadis sur le rivage

Apollon Florence aima,

Lors que jeune elle s’arma

Pour combatre un loup sauvage :

L’art de filer ny l’ouvrage

Ne plaisoient à la pucelle,

Ny le vain mirouer : mais elle

Devant le jour s’esveillant

Cherchoit des loups le repaire,

Pour les bœufs d’Arne son pere

Sans repos se travaillant.

Epode.

Ce Dieu qui du ciel la vit

Si valeureuse et si belle,

Pour sa femme la ravit,

Et surnomma du nom d’elle

La ville qui te fist naistre,

Laquelle se vante d’estre

Mere de nostre Junon,

Et qui par les gens estranges

Pour ses plus grandes loüanges

Ne celebre que ton nom.

Stro. 2.

Là les faits de tes ayeux

Vont flamboyant comme aux cieux

Flamboye l’Aurore claire :

Là l’honneur de ton Julien

Dans le ciel Italien

Comme une planette esclaire.

Par luy le gros populaire

Pratiqua l’experience

De la meilleure science :

Et là reluisent aussi

Tes deux grands Papes, qui ores

Du ciel où ils sont, encores

Te favorisent ici.

Antistro.

On ne conte les moissons

De l’esté, ny les glaçons

Qui l’hyver brident la trace

Des eaux roides à glisser :

Ainsi je ne puis penser

Les loüanges de ta race.

Le ciel t’a peint en la face

Je ne sçay quoy qui nous monstre

Dés la premiere rencontre,

Que tu passes par grand heur

Les Princesses de nostre âge,

Soit en force de courage,

Soit en royale grandeur.

Epode.

Le comble de ton sçavoir

Et de tes vertus ensemble,

Dit qu’on ne peut icy voir

Rien que toy qui te resemble.

Quelle Dame a la pratique

De tant de Mathematique ?

Quelle Princesse entend mieux

Du grand monde la peinture,

Les chemins de la Nature,

Et la musique des cieux.

Stro. 3.

Ton nom que mon vers dira,

Tout le monde remplira

De ta loüange notoire :

Un tas qui chantent de toy,

Ne sçavent si bien que moy

Comme on doit sonner la gloire.

Jupiter ayant memoire

D’une vieille destinée

Autrefois determinée

Par l’oracle de Themis,

A commandé que Florence

Baisse sous les loix de France

Ses fleurs en noz fleurs de liz.

Antistro.

Mais il veut que ton enfant

En ait l’honneur triomphant,

D’autant qu’il est tout ensemble

Italien et François,

Qui de front, d’yeux et de vois

A pere et mere resemble.

Desja tout colere il semble

Que sa main tente les armes,

Et qu’au milieu des alarmes

Ja desdaigne les dangers :

Et servant aux siens de guide,

Veinqueur attache une bride

Aux royaumes estrangers.

Epode.

Le ciel qui nous l’a donné

Pour estre nostre lumiere,

Son Empire n’a borné

D’un mont, ou d’une riviere :

Le destin veut qu’il enserre

Dans sa main toute la terre,

Seul Roy se faisant nommer

D’où Phoebus les Indes laisse,

Et d’où son char il abaisse

Tout panché dedans la mer.