LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
ODE XIIII. A LA SOURCE DU LOIR.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 110 sur 185·Livre complet →
Source d’argent toute pleine,
Dont le beau cours eternel
Fuit pour enrichir la plaine
De mon pays paternel,
Sois toute orgueilleuse et fiere
De le baigner de ton eau,
Nulle Françoise riviere
N’en peut laver un plus beau :
Que les Muses eternelles
D’habiter n’ont desdaigné,
Ne Phœbus qui dit par elles
L’art où je suis enseigné :
Qui dessus ta rive herbuë
Jadis fut en-amouré
De la Nymphe cheveluë,
La Nymphe au beau crin doré :
Et l’attrapa de vistesse
Fuyant le long de tes bords,
Et là ravit sa jeunesse
Au milieu de mille efforts :
Si qu’aujourd’huy d’elle encores
Immortel est le renom
Dedans un antre, qui ores
Se vante d’avoir son nom.
Fuy donq Source, et pren ces roses
Que je respan au giron
De ton onde, qui arroses
Mon pays à l’environ.
Et te prie par mes Muses
De tousjours l’avoir à cœur,
Et que tousjours tu luy uses
Des faveurs de ta liqueur :
Ne noyant ses pastourages
D’eau par trop se respandant,
Ne defraudant les ouvrages
Du laboureur attendant :
Mais fay que ton onde utile
Luy riant joyeusement,
Innocente se distile
Par noz prez heureusement.
Ainsi du Dieu venerable
De la mer, puisses avoir
Une acolade honorable,
Entré chez luy pour le voir.