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LE QUATRIESME LIVRE DES ODES

ODE XV. LE RAVISSEMENT DE CEPHALE, divisé en trois poses.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 111 sur 185·Livre complet →

L’Hyver, lors que la nuict lente

Fait au ciel si long sejour,

Une vierge vigilante

S’esveilla devant le jour :

Et par les antres humides

Où les Dieux dormoient enclos,

Hucha les sœurs Nereides

Qui ronfloient au bruit des flots.

Sus, resveillez vous pucelles,

Le sommeil n’a jamais pris

Les yeux curieux de celles

Qui ont un œuvre entrepris.

Ceste parole mordante

Leur front si honteux a fait,

Que ja chacune est ardante

Que l’ouvrage soit parfait.

D’une soye non commune,

Et d’un or en Cypre esleu,

Elles brodoient à Neptune

Qui mieux mieux un manteau bleu,

Pour mener Thetis la belle

Où les Dieux sont ja venus,

Et où son mary l’appelle

Aux doux presens de Venus.

Au vif traite y fut la terre

En boule arrondie au tour,

Avec la mer qui la serre

De ses bras tout à l’entour :

Au milieu d’elle un orage

Mouvoit ses flots d’ire pleins :

Palles du futur naufrage

Les mariniers estoient peints.

Desarmée est leur navire

Du haut jusqu’au fondement,

Cà et là le vent la vire

Serve à son commandement :

Le ciel foudroye, et les flames

Tombent d’un vol escarté,

Et ce qui reste des rames

Vont lechant de leur clarté.

La mer pleine d’inconstance

Jusqu’au ciel arme son eau,

Et toute despite tance

Les flancs du veincu bateau.

D’une soye et noire et perse

Cent nuës entrelassoient,

Qui d’une longue traverse

Tout le serein effaçoient :

Si que la pluye et la gresle,

Le vent et les tourbillons

Se menacent pesle-mesle

Sur les humides sillons :

Les bords en voix effroyantes

Crient, d’estre trop lavez

Des tempestes aboyantes

Autour de leurs pieds cavez.

Neptune y fut peint luymesme

Brodé d’or, qui du danger

Tirant le marinier blesme,

L’eau en l’eau faisoit ranger :

Les troupes de la mer grande

Sont leur Prince environnans,

Palemon, Glauque, et la bande

Des Tritons bien resonnans.

Luy, les brides abandonne

A son char, si qu’en glissant

Sur la mer, ses loix il donne

Au flot luy obeyssant :

Et se jouant dessus l’onde

Se monstre seul gouverneur

Et Roy de l’humide monde

Qui s’encline à son honneur.

Elles cessoient de portraire

De verd, de rouge, et vermeil,

L’Arc qui s’enflame au contraire

Des sagettes du Soleil,

Quand Naïs de sa parolle

Fit ainsi resonner l’air :

Avec sa voix douce et molle

Le sucre sembloit couler.

Seconde pose.

Resveillez-vous belle Aurore,

Lente au lict vous sommeillez,

Et avecque vous encore

Le beau matin resveillez :

Ainsi le dolent Cephale

Vous soit amiable et dous,

Et laissant sa femme palle

Daigne aller avecque vous.

Le fils de Venus, compagnes,

Ce cruel Archer qui peut

Et bois, et eaux, et campagnes

Genner d’amour quand il veut,

D’une ruse deceptive

Nostre Aurore en-amoura,

Si bien que d’elle captive

Ses trophées honora.

Elle qui a de coustume

D’allumer le jour, voulant

L’allumer, elle s’allume

D’un brandon plus violant :

Passant les portes décloses

Du ciel, elle alloit devant

Çà et là versant des roses

Au sein du Soleil levant.

Son teint de nacre et d’yvoire

Le matin embellissoit,

Et du comble de sa gloire

L’Orient se remplissoit :

Mais Amour en son courage

N’endura qu’un si beau teint

Ne sentist un peu l’outrage

Dont les hommes il atteint.

Contre la belle s’efforce,

Et luy tenant les yeux bas,

Luy fist voir d’en-haut par force

Ce que voir ne devoit pas.

Elle vit dans un bocage

Cephale parmy les fleurs,

Faire un large marescage

De la pluye de ses pleurs.

O Ciel, disoit-il, ô Parque,

Avancez mon jour dernier,

Et m’envoyez en la barque

De l’avare nautonnier :

Je hay de vivre l’envie,

Ce monde m’est odieux :

Puis que j’ay tué ma vie,

A quoy me gardent les Dieux ?

O javelot execrable,

Tu m’es tesmoin aujourd’huy

Qu’on ne voit rien de durable

En ce monde que l’ennuy.

Ainsi disant il se pâme

Sur le corps qui trespassoit,

Et les reliques de l’ame

De ses lévres amassoit.

L’Aurore au dueil de sa plainte

Malade perd sa couleur,

Et toute se sent estrainte

Au cœur de mesme douleur :

Par une nouvelle porte

En elle le dard veinqueur

Entra d’une telle sorte,

Qu’il se fist Roy de son cœur.

Ses mouëlles sont ja pleines

D’un appetit desreiglé,

Et nourrit au fond des veines

Un feu d’amour aveuglé :

Ja le ciel elle desprise,

Et plus d’aimer n’a souci

De Thiton la barbe grise,

Ny sa vieille couche aussi.

Cephale qui luy retourne

En l’ame pour l’offenser,

Au plus haut sommet sejourne

De son malade penser,

Et dedans l’ame blessée

La fiévre luy entretient

Ores chaude, ores glacée,

Selon que l’accés la tient.

En vain elle dissimule

Ne sentir le mal qui croist,

Sa flame qui son cœur brule

Claire au visage apparoist :

Au pourpre que honte allume

Par rayons dedans son teint,

On voit qu’outre sa coustume

Son cœur d’amour est atteint.

Si tost par la nuict venuë

Les cieux ne sont obscurcis,

Qu’elle se couche à terre nuë

Sans abaisser les sourcis :

Car l’amour qui l’éguillonne,

Ne souffre que le dormir

En proye à ses yeux se donne :

Elle ne fait que gemir.

Et bien que de loin absente

De l’absent Cephale soit,

Comme s’elle estoit presente

En son esprit l’apperçoit :

Ores prompte en cecy pense,

Et ores pense en cela,

Sa trop constante inconstance

Ondoye deçà et là.

Mais quand le paresseux voile

De la nuict quitte les cieux,

Et que nulle et nulle estoile

Plus ne se monstre à noz yeux,

Elle fuit eschevelée

Portant bas le front et l’œil,

Et par bois et par valée

Lasche la bride à son dueil.

D’herbes l’ignorante essaye

De guarir le mal enclos,

Mais pour-neant : car la playe

Est ja compagne de l’os :

Elle prend soigneuse garde

Aux charmeurs et à leurs vers,

Ou bien en beant regarde

Le fond des gesiers ouvers,

Pour voir si en quelque sorte

Pourra tromper sa douleur :

Mais nulle herbe, tant soit forte,

N’a sceu rompre son malheur :

Car le mal qui plus s’encherne,

Et moins veut estre donté,

Les vagues brides gouverne

Du cœur par luy surmonté.

Amour, qui causa la peine

De telle ardante amitié,

La voyant d’ennuy si pleine

En eut luy mesme pitié,

Et guidant la foible Aurore,

La meine où Cephale estoit,

Qui sa femme morte encore

A longs souspirs regrettoit.

L’eshontée maladie

La vierge tant pressa là,

Qu’à la fin toute hardie

A Cephale ainsi parla :

Pourquoy pers-tu de ton âge

Le printemps à lamenter

Une froide et morte image

Qui ne te peut contenter ?

Elle à la mort fut sujette,

Non pas moy le sang des Dieux,

Non pas moy Nymphe qui jette

Les premiers rayons aux cieux :

Reçoy moy donques, Cephale,

Et ta basse qualité

D’un estroit lien égale

A mon immortalité.

Luy desdaignant sa priere

Fuit la suppliante vois,

Et tout despit en arriere

S’escarta dedans les bois :

Elle comme amour la porte,

Vole apres, et çà et là

Le presse, et ja sa main forte

Dedans ses cheveux elle a :

Puis comme un aigle qui serre

Un liévre en ses pieds donté,

En luy faisant perdre terre,

Par force au ciel l’a monté,

Où avecques luy encores

Est maintenant à sejour,

Et bien peu se soucie ores

De nous allumer le jour.

Tierce pose.

Ainsi l’une de la bande

Mettoit fin à son parler,

Quand le Dieu marin demande

Sa robe pour s’en-aller :

D’elle richement s’habille,

S’agençant de mains et d’yeux,

Pour mener en-poinct sa fille

Au festin de tous les Dieux :

Où Themis la grand’ Prestresse

Pleine d’un esprit ardant,

La tirant hors de la presse

Luy dist en la regardant :

Bien qu’Inon soit ta compaigne,

Reçoy pourtant doucement

Ton mary, et ne desdaigne

Son mortel embrassement.

Ains que soit la Lune entiere

Dix fois, tu dois enfanter

Un qui donnera matiere

Aux Poëtes de chanter.

Le monde pour un tel homme

N’est pas assez spacieux,

Ses vertus reluiront comme

Les estoilles par les cieux.

Il passera de vistesse

Les lions, et nul soudart

Ne trompera la rudesse

De son homicide dard :

Prompt à suivre comme foudre,

Sa main au sang souillera

De Telephe, et sur la poudre

Mille Rois despouillera.

Et si fera voir encore,

Tant ses coups seront pesans,

Au noir enfant de l’Aurore

Les Enfers devant ses ans :

Et apres avoir de Troye

Le fort rampart abatu,

Ilion sera la proye

Des Grecs et de sa vertu.