LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
ODE XIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 109 sur 185·Livre complet →
Nymphe aux beaux yeux, qui souffles de ta bouche
Une Arabie, à qui pres en approuche,
Pour desraciner mon esmoy
Cent mille baisers donne moy.
Donne les moy, çà que je les devore :
Tu fais la morte, il m’en faut bien encore :
Redonne m’en deux miliers donc,
Et sur tous un qui soit plus long
Que n’est celuy des douces colombelles
Prises au jeu de leurs amours nouvelles :
Ainsi ma Maistresse, vivons
Tandis que le temps nous avons.
Incontinent nous mourrons, et Mercure
Nous voilera d’une poussiere obscure,
Et guidera noz tristes pas
Au froid royaume de là bas,
Tenant au poing sa verge messagere,
Crainte là bas de la troupe legere :
Si qu’aussi tost qu’aurons passé
Le lac neuf fois entrelassé,
Et que sur nous sa sentence imployable
Aura jetté le Juge inexorable,
Ne parens, ne devotions,
Ne rentes, ne possessions
Ne flechiront la cruche ne l’audace
Du nautonnier, si bien qu’il nous repasse :
Du nautonnier, qui n’a souci
De pauvre, ne de riche aussi.
Donq ce-pendant que l’âge nous convie
De nous esbatre, esgayon nostre vie :
Ne vois-tu le temps qui s’enfuit,
Et la vieillesse qui nous suit ?