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LE CINQUIESME LIVRE DES ODES

ODE II. A MADAME MARGUERITE, qui depuis a esté Duchesse de Savoye.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 142 sur 185·Livre complet →

Vierge, dont la vertu redore

Cest heureux siécle qui t’adore,

Non pour estre fille de Roy,

Pour estre Duchesse, ou pour estre

Si proche en sang du Roy mon maistre,

Qu’il n’a point d’autre sœur que toy :

Mais bien pour estre seule en France

Et la colonne, et l’esperance

Des Muses la race des Dieux,

Que ta sainte grandeur embrasse,

Suivant le naïf de ta race,

Qui d’Astres a peuplé les cieux :

Les Muses d’une sage envie

Tu suis pour guides de ta vie,

Et non les vers tant seulement :

Mais bien tu joins à leur science

Leur innocente conscience,

Et leurs beaux dons egalement.

Que sert à la Princesse d’estre

A toutes sciences adestre,

Et mille fois Platon revoir,

Si par l’estude tout sus l’heure

Sa vie n’est faite meilleure,

Mariant les mœurs au sçavoir ?

Les mœurs au sçavoir tu maries,

Et le sçavoir aux mœurs tu lies,

Assemblez d’un nœud Gordien,

T’esgarant loin du populaire,

Et de son bruit qui ne peut plaire

Aux filles de l’Olympien.

Les riches maisons sumptueuses,

Et les citez presumptueuses

Par l’orgueil d’un mur s’eslevant,

Ne sont les lieux où elles dancent,

Ou leurs pieds tiennent et avancent,

Le Cynthien sonnant devant :

Mais sur les rives reculées,

Ou dessous l’abry des vallées,

Ou dessous les tertres bossus,

Ou entre les forests sauvages,

Ou par le secret des rivages,

Ou dans les antres bien moussus.

Point ou peu ne hantent la table

Des Dieux d’Homere, delectable,

Pour les vins versez de la main

Du Troyen, fuyans les viandes

Delicieusement friandes

Qui ne font qu’irriter la faim.

Quand quelqu’un de Pallas devise,

Les Muses appreuvent l’emprise

De filer, de tistre, et d’ourdir,

D’imposer nouveaux noms aux villes,

Et sous les polices civiles

Ne laisser les loix engourdir.

Mais d’aller horrible à la guerre,

De pousser les citez par terre,

Et vierge hanter les combas,

Coiffer d’un morrion sa teste,

Et l’ombrager d’une grand’ creste,

Les Muses ne l’appreuvent pas.

Aussi vaut-il mieux que la gloire

Des femmes vive en la memoire

Par autres travaux plus duisans

Que par ceux-là des Amazones :

Auquel jugement tu t’addonnes

Dés le premier fil de tes ans.

Et bien que ta royale vie

Soit de delices assouvie,

Pourtant Vierge, si fraudes-tu

Les haims qui la jeunesse apastent,

Et jamais ta bouche ne gastent,

Rebouchez contre ta vertu.

Toute raison bien attrempée

Ne veut souffrir estre trompée

Par leur mignard affolement,

Ny ta prudence non commune,

Que nulle chance de fortune

Ne peut esbranler nullement.

Aussi ces maisons tant prisées

D’un or esmaillé lambrissées,

Fontainebleau, Chambour, ne sont

Les sejours où tant tu t’amuses,

Que parmy les antres des Muses,

Compaigne des sauts qu’elles font :

Estimant trop meilleur de vivre

Coye et tranquille, que de suivre

Cest orgueil par toy rejetté :

Et loin du populaire, escrire

Je ne sçay quoy, qui puisse dire

Que quelquefois tu as esté.

O des Princesses la lumiere,

De quelle louange premiere

Commenceray-je à te vanter,

Et de mille dont tu abondes,

Quelles dernieres ou secondes

Clorront la fin de mon chanter ?

Diray-je comme en ton visage

Tu portes engravé l’image

De ta mere en mille beautez :

Et de François ton pere encores,

Et de ton frere qui vit ores,

Les deux egales royautez ?

Diray-je que tes yeux enchantent

Les plus constans qui se presentent

Devant ta face, et vistement

Avec ta voix nompareille

Tires les ames par l’oreille

D’un vertueux enchantement ?

Diray-je que la France toute

Volontiers à son gré n’escoute

Que les chansons de ton renom,

Qui de si pres le cœur luy touche,

Qu’elle n’anime dans sa bouche

Autres paroles que ton nom ?

Diray-je si quelqu’un souhéte

De se feindre nouveau Poëte,

Il ne doit sinon esprouver

Quelle est ta vertu, sans qu’il songe

Dessus Parnasse, ou qu’il se plonge

Es flots menteurs pour t’abreuver ?

Diray-je comme tu rabaisses

La pompe des autres Princesses,

Les balançant d’un juste pois,

Entre lesquelles ta prudence

Flamboye en pareille evidence

Que ton frere par-sus les Rois ?

Diray-je que les ans qui tournent

De pas qui jamais ne sejournent,

N’ont rien veu de semblable encor

A la grandeur de ton courage,

Ny ne verront, bien que nostre âge

Change son fer au premier or ?

C’est toy Princesse, qui animes

Les fredons de noz basses rimes

Pour les eslever jusqu’aux cieux,

Et qui fais noz chants poëtiques

Egaler les vers des antiques

Par un oser ingenieux.

C’est toy qui portes sus tes ailes

Le sainct honneur des neuf Pucelles

Obeyssantes à ta loy :

C’est toy seule qui ne desdaignes

De les avouër pour compaignes

Filles d’un grand Dieu comme toy.

N’est-ce pas toy docte Princesse,

Ainçois ma mortelle Déesse,

Qui me donnas cœur de chanter ?

Et qui m’ouvris la fantasie

De trouver quelque Poësie

Qui peust tes graces contenter ?

Mais que feray-je à ce vulgaire

A qui jamais je n’ay sceu plaire,

Ny ne plais, ny plaire ne veux ?

Porteray-je la bouche close

Sans plus animer quelque chose

Qui puisse estonner noz neveux ?

L’un crie que trop je me vante,

L’autre que le vers que je chante

N’est point bien joint ne maçonné :

L’un prend horreur de mon audace,

Et dit que sur la Grecque trace

Mon œuvre n’est point façonné.

Je leur fais response au contraire,

Comme l’ayant bien sceu portraire

Dessus le moule des plus vieux,

Et comme cil qui ne s’esgare

Des vers repliez de Pindare,

Incognus de mes envieux.

L’estable du grand Roy d’Elide

Nette par les travaux d’Alcide,

Fonda pres les champs Eleans

D’Olympe les joustes illustres,

Qui retournoient par chacuns lustres

Anoblir les bords Piseans.

Là s’amoncelloit la jeunesse

Des plus belliqueurs de la Grece

Studieuse à ravir l’honneur

De l’estrange fueille honorée,

Que de la terre Hyperborée

Apporta le Thebain veneur.

Ceux qui suans par la carriere

Laissaient leurs compaignons derriere,

Et ceux qui de courgez plombez

Meurtrissoient la chair empoullée,

Et ceux qui par la lutte huillée

Contre-tenoient les bras courbez :

Ceux qui à leurs fleches soudaines

Commandoient d’estre plus certaines,

Et ceux qui en roüant tournoient

Un grand caillou d’horrible masse,

Outre-volant le long espace

Du but où les coups se bornoient :

Ceux qui en limons ou en selle

Devant la Grece universelle

Par douze fois razoient le tour

De la course douze fois torte,

Et d’une rouë entiere et forte

S’achetoient un brave retour :

Veinqueurs, de ceste fueille heureuse

Laçoient leur perruque poudreuse,

Et craignans perdre les labeurs

Pour qui leurs vertus travaillerent,

Avec la victoire esveillerent

Le mestier des premiers harpeurs :

Lesquels au soir par l’assemblée,

Quand l’œil de la Lune doublée

Ardoit le voile obscur des cieux,

Avec les flutes doux-sonnantes

Et les trompettes haut-parlantes

Celebroient les victorieux.

Archiloc premier osa dire

D’un refrain simple sur sa lyre

Les honneurs d’Hercule en ses vers,

Vers qui long temps chantez servirent

A tous les veinqueurs qui ravirent

L’olive par combats divers.

Apres comme une eau desbordée,

Ou comme la foudre guindée

Sur la nue au mois le plus chaut,

S’ouyt tonner la voix Dircée,

Qui par l’air s’est si bien dressée

Que nulle n’a bondy plus haut.

Elle par les terres estranges

Cria des veinqueurs les louanges,

Et plustost les fut eslevant,

Que l’air n’est froissé par la vire,

Ou l’eau qui bruit sous le navire

Soufleté des gorges du vent.

Aussi nul chant ne s’accompare

Au chant courageux de Pindare,

Que la honte ne coloroit

D’entre-mesler ses propres gloires

Avec les fameuses victoires

Des batailles qu’il honoroit :

Et tout ensemble les sceut vendre

Au marchant qui les vouloit prendre,

Plus cherement qu’on n’achetoit

Une statue feinte en cuivre,

Que le veinqueur pour mieux revivre

Au plus haut d’Olympe mettoit :

Tant la Grece estoit studieuse

De sa Muse laborieuse,

Et tant son art eut de bon-heur,

Que ses paroles honorées

Escrites en lettres dorées

Aux temples pendoient en honneur .

Avec Hieron Roy de Sicile

Trafiqua maint vers difficile,

Où des broquars injurieux

De Bacchilide son contraire

Fut moqué, comme chez ton frere

M’ont moqué ceux des envieux.

Ne son chant, ne la cognoissance

Des Muses, n’eurent la puissance

De tromper l’envie, qui suit

Non pas une obscure personne,

Mais la cognuë qui foisonne

Par ses vertus en fameux bruit.

Que pleust à Dieu, qu’à sa hautesse

Fust egale ma petitesse,

Et mes vers à ses chants nerveux !

Par ta sainte grandeur je jure

Que j’entonneroy ceste injure

Aux oreilles de noz neveux.

Mais quoy Madame ! je n’ay faute

Sinon d’avoir ta faveur haute,

Sinon d’estre avoué de toy,

Afin que nostre France estime

Que quelque fois ma basse rime

Sçait contenter la sœur d’un Roy.

Favory de toy, leur mesdire

Grondant ne m’oseroit rien dire.

Qui (bons Dieux !) oseroit penser,

Tant fust la langue audacieuse,

Et la nature vicieuse,

De vouloir les tiens offenser ?

Là donc, Madame, pren la charge

De m’envelopper sous ta targe,

Que de Teucre les bras archers

Ne perceroient, tant elle est forte,

Ne celuy qui d’une autre sorte

Dardoit les membres des rochers.

Lors me voyant en asseurance,

Je publi’ray parmy la France

Le loz de ta divinité,

Tes vertus, bontez, et doctrine,

Les vrais boucliers de ta poitrine

Blanchissante en virginité :

Afin qu’apres ma voix fidelle,

Les meres tard à la chandelle

Pirouëtant les fuseaux pleins,

Content tes vertus precieuses

A leurs filles non ocieuses,

Pour tromper le temps et leurs mains.

Peut estre aussi, alors que l’âge

Aura tout brouillé ton lignage,

Le peuple qui lira mes vers,

Abreuvé d’une gloire telle,

Ne te dira femme mortelle,

Mais sœur de Pallas aux yeux vers :

Et te fera des edifices

Tous enfumez de sacrifices,

Si bien que le siecle avenir

Ne cognoistra que Marguerite,

Immortalisant ton merite

Par un eternel souvenir.