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LE CINQUIESME LIVRE DES ODES

ODE III.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 143 sur 185·Livre complet →

Quand les filles d’Achelois,

Les trois belles chanteresses,

Qui des hommes par leurs vois

Estoient les enchanteresses,

Virent jaunir la toison,

Et les soudars de Jason

Ramer la barque Argienne

Sur la mer Sicilienne :

Elles d’ordre flanc à flanc,

Oisives au front des ondes,

D’un peigne d’yvoire blanc

Frisotoient leurs tresses blondes :

Et mignotant de leurs yeux

Les attraits delicieux,

Aguignoient la nef passante

D’une œillade languissante.

Puis souspirerent un chant

De leurs gorges nompareilles,

Par douce force alléchant

Les plus gaillardes oreilles :

Afin que le son pipeur

Fraudast le premier labeur

Des Chevaliers de la Grece

Pipez de telle caresse.

Ja ces demi-Dieux estoient

Prests de tomber en servage,

Et ja charmez se jettoient

Dans la prison du rivage

Sans Orphée, qui soudain

Prenant le luth en la main,

Opposé vers elles, jouë

Loin des autres sur la prouë :

Afin que le contre-son

De sa repoussante lyre

Perdist au vent la chanson

Premier qu’entrer au navire :

Et qu’il tirast des dangers

Ces demy-Dieux estrangers,

Qui devoient par la Lybie

Porter leur mere affoiblie.

Mais si ce harpeur fameux

Oyoit le chant des Serenes

Qui sonne aux bords escumeux

Des Albionnes arenes,

Son luth Payen il fendroit,

Et disciple se rendroit

Dessous leur chanson Chrestienne,

Dont la voix passe la sienne.

Car luy enflé de vains mots

Devisoit à l’aventure

Ou des membres du Chaos,

Ou du sein de la Nature :

Mais ces vierges chantent mieux

Le vray manouvrier des cieux,

Et sa demeure eternelle,

Et ceux qui vivent en elle.

» Las ! ce qu’on voit de mondain,

» Jamais ferme ne se fonde,

» Ains fuit et refuit soudain

» Comme le branle d’une onde,

» Qui ne cesse de rouler,

» De s’avancer et couler,

» Tant que rampant il arrive

» D’un grand heurt contre la rive.

La science au-paravant

Si long temps Orientale,

Peu à peu marchant avant

S’apparoist Occidentale :

Et sans jamais se borner

N’a point cessé de tourner,

Tant qu’elle soit parvenuë

A l’autre rive incognuë.

Là de son grave sourcy

Vient afoler le courage

De ces trois vierges icy,

Les trois seules de nostre âge :

Et si bien les sceut tenter,

Qu’ores on les oit chanter

Maint vers jumeau, qui surmonte

Les nostres rouges de honte.

Par vous, vierges de renom,

Vrais peintres de la Memoire,

Des autres vierges le nom

Sera clair en vostre gloire,

Et puis que le ciel benin

Au doux sexe feminin

Fait naistre chose si rare

D’un lieu jadis tant barbare.

Denizot se vante heuré

D’avoir oublié sa terre,

Et passager demeuré

Trois ans en vostre Angleterre,

Et d’avoir cognu voz yeux,

Où les amours gracieux

Doucement leurs fleches dardent

Contre ceux qui vous regardent :

Voire et d’avoir quelquefois

Tant levé sa petitesse,

Que sous l’outil de sa vois

Rabota vostre jeunesse,

Vous ouvrant les beaux secrets

Des vieux Latins et des Grecs,

Dont l’honneur se renouvelle

Par vostre Muse nouvelle.

Io, puis que les espris

D’Angleterre et de la France

Bandez d’une ligue ont pris

Le fer contre l’Ignorance :

Et que noz Rois se sont faits

D’ennemis, amis parfaits,

Tuans la guerre cruelle

Par une paix mutuelle,

Advienne qu’une de vous

Noüant la mer passagere,

Se joigne à quelqu’un de nous

Par une nopce estrangere :

Lors voz escrits avancez

Se voirront recompensez

D’une chanson mieux sonnée,

Qui cri’ra vostre Hymenée.