LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE I. Au Roy Henry II, sur les Ordonnances faites l’an 1550.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 141 sur 185·Livre complet →
Hé, quelles louanges egales
A ton merite souverain
Te rendroient tes Gaules loyales,
Fust par memorables annales,
Ou par vives lettres d’airain !
O Prince le plus redoutable
De tous les Princes ordonnez
Pour regir les sceptres donnez
A nostre partie habitable !
N’est-ce pas toy qui nous rapportes
La paix, et qui de toutes pars
As verrouillé de tes mains fortes
Le temple beant par cent portes
Où forcenoit l’horrible Mars ?
Par toy jusqu’aux Indes se rue
La navire franche de peur,
Par toy d’un paisible labeur
Le bœuf fume sous la charue.
Par toy, l’Abondance ayant pleine
Sa riche corne jusqu’aux bors,
A doré la Françoise plaine :
Par toy la plus legere peine
Suit les pechez de pieds non tors :
Par toy, par l’horreur de ta destre
La France voit ses estandars,
Jadis trahis par noz soudars,
Toy n’estant point encor leur maistre.
Mais ores que tu l’es, qui est-ce
Qui pallira craignant l’Anglois,
Ou l’Espagnole hardiesse,
La Flandre, ou la blonde jeunesse
Du Rhin, indocile à noz lois ?
Puis que ton ordonnance sainte,
Qui droictement nous veut guider,
Par la justice a sceu brider
Les tiens d’une juste contrainte,
Tes pietons, ta gendarmerie,
Qui violoient au-paravant
Les saints droits de l’hostelerie,
Riblant les biens par pillerie
Comme un blé moissonné du vent :
Si bien que tes terres sujettes
N’enduroient moins d’affliction,
Que la rebelle nation
Où les feux ennemis tu jettes ?
Mais or’ ta loy, mais un tonnerre,
Les effroye plus estonnez
Que lors qu’un camp Anglois les serre,
Ou quand au milieu de la guerre
Cesar les presse environnez :
Si qu’humble tu fais apparoistre
Une si grande legion,
Comme gens de religion
Qui vont muets dedans un cloistre.
Le velours trop commun en France
Sous toy reprend son vieil honneur,
Tellement que ta remonstrance
Nous a fait voir la differance
Du valet et de son seigneur,
Et du muguet chargé de soye
Qui à tes Princes s’egaloit,
Et riche en cramoisy alloit,
Faisant flamber toute la voye.
Les Tusques mains ingenieuses
Ja de trop velouter s’usoient
Pour noz femmes delicieuses,
Qui sous robes trop precieuses
Du rang des Nobles abusoient :
Mais or, la laine desprisée
Reprend son premier ornement,
Tant vaut le grave enseignement
De ta parole authorisée.
Ceux qui par un avare outrage
Espoints d’une meschanceté
Pincetoient ore le visage,
Ore le nez, ore l’image
De ta commune majesté,
Maintenant oyans ta defense
Tiennent leurs mains sans plus congner,
Et ton argent sans le rongner,
Tremblans de t’avoir fait offense :
Non espris d’une peur si grande
De sentir tous nuds un feu chaut,
D’estre bouillis, ou d’une amande,
Que de ta loy qui leur commande
De recognoistre leur defaut.
O grand Prince, les grands polices
Et les grands faits que tu conçois,
Te feront nommer des François
L’Hercule qui purge les vices !
Ton œil vigilant qui contemple
Tes vassaux en divers costez,
A contemplé de Dieu le temple,
Que noz Banquiers par faux exemple
Combloient de larrons eshontez :
Et doctes en chiquaneries
N’enduroient en un seul cartier
Qu’un Benefice fust entier,
Troublé de mille tromperies.
Mais or’ bulles et signatures,
Et dattes levez par-avant,
Mandats, faux titres, escritures,
Depravez par leurs impostures,
Seront certains doresnavant :
Si bien que le Moine et le Prestre
Possedans en paix leur maison,
Feront pour toy mainte oraison,
Et pour les loix que tu fais naistre :
Lesquelles l’odieuse Espagne
Ne pourra violer, ny ceux
Que la Tamise Angloise baigne,
Ny les nourrissons d’Allemaigne
A la guerre non paresseux,
Ny l’Italie conjurée
A briser leur divinité :
Tant aura ton eternité
Plus que leurs armes de durée.
Et nous ayans de toy memoire,
Comme les Grecs de leur Castor
Ou d’Hercule, ferons ta gloire
Par noz vers plus claire et notoire
Que la leur ne s’apparoist or.
Au jour de feste, ou jour ouvrable
Suans à l’œuvre, ou reposez
Nous serons tousjours disposez
A chanter ton nom venerable.
Avec la lyre despenduë
Nous t’avou’rons pour immortel
Dessus sa corde bien tenduë,
Et d’une liqueur respanduë,
Sacrifi’rons à ton autel :
Eternizant d’un vœu prospere
Nous, noz femmes et noz enfans,
Quatre nouveaux Dieux trionfans,
Toy, ton fils, ton frere, et ton pere.