Classiques.app

LE TROISIEME LIVRE DES ODES

ODE VII. A Mes Dames, desquelles l’une fut Madame la Duchesse de Lorraine, l’autre fut Royne d’Espagne, l’autre est la Royne de Navarre.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 69 sur 185·Livre complet →

Ma nourrice Calliope,

Qui du luth Musicien

Dessus la jumelle crope

D’Helicon, guides la trope

Du saint chœur Parnassien :

Et vous ses Sœurs qui recrues

D’avoir trop mené le bal,

Toute nuict vous baignez nues

Dessous les rives herbues

De la fontaine au cheval :

Puis tressans dans quelque prée

Voz cheveux delicieux,

Chantez d’une voix sacrée

Une chanson qui recrée

Et les hommes et les Dieux :

Laissez voz antres sauvages,

(Doux sejour de voz esbas)

Voz forests, et voz rivages,

Voz roches, et voz bocages,

Et venez suivre mes pas.

Vous sçavez pucelles cheres,

Que libre onques je n’appris

De vous faire mercenaires,

Ny chetives prisonnieres,

Vous vendant pour quelque pris :

Mais sans estre marchandées,

Vous sçavez que librement

Je vous ay tousjours guidées

Aux maisons recommandées

Pour leurs vertus seulement :

Comme ores Nymphes tresbelles

Je vous meine avecques moy

En ces maisons immortelles,

Pour celebrer trois pucelles

Comme vous, filles de Roy :

Qui dessous leur mere croissent

Ainsi que trois arbrisseaux,

Et ja grandes apparoissent

Comme trois beaux liz qui naissent

A la frescheur des ruisseaux,

Quand quelque future espouse

Aimant leur chef nouvelet

Soir et matin les arrouse,

Et à ses nopces propouse

De s’en faire un chapelet.

Mais de quel vers plein de grace

Vous iray-je decorant ?

Chanteray-je vostre race,

Ou l’honneur de vostre face

D’un teint brun se colorant ?

Divin est vostre lignage,

Et le brun que vous voyez

Rougir en vostre visage,

En rien ne vous endommage

Que tresbelles ne soyez.

Les Charites sont brunettes,

Bruns les Muses ont les yeux,

Toutefois belles et nettes

Reluisent comme planettes

Parmy la troupe des Dieux.

Mais que sert d’estre les filles

D’un grand Roy, si vous tenez

Les Muses comme inutiles,

Et leurs sciences gentiles

Dés le berceau n’apprenez ?

Ne craignez pour mieux revivre,

D’assembler d’egal compas

Les aiguilles, et le livre,

Et de doublement ensuivre

Les deux mestiers de Pallas.

» Peu de temps la beauté dure,

» Et le sang qui des Rois sort,

» Si de l’esprit on n’a cure :

» Autant vaut quelque peinture

» Qui n’est vive qu’en son mort.

» Ces richesses orgueilleuses,

» Ces gros diamans luisans,

» Ces robes voluptueuses,

» Ces dorures somptueuses

» Periront avec les ans.

» Mais le sçavoir de la Muse

» Plus que la richesse est fort :

» Car jamais rouillé ne s’use,

» Et maugré les ans refuse

» De donner place à la mort.

Si tost que serez apprises

A la danse des neuf Sœurs,

Et que vous aurez comprises

Les doctrines plus exquises

A former voz jeunes mœurs :

Tout aussi tost la Déesse

Qui trompette les renoms,

De sa bouche parleresse

Par tout espandra sans cesse

Les louanges de voz noms.

Lors s’un Roy pour sa defence

A voz freres repoussez

De sa terre avec sa lance :

Refroidissant la vaillance

De ses peuples courroussez,

Au bruit de la renommée

Espris de vostre sçavoir

Aura son ame enflamée,

Et en quittant son armée,

Pour mary vous viendra voir.

Voyla comment en deux sortes

Tous Rois seront combatus,

Soit qu’ils sentent les mains fortes

De noz Françoises cohortes,

Soit qu’ils aiment voz vertus.

Là donq Princesses divines,

Race ancienne des Dieux,

Armez voz tendres poitrines

De vertus et de doctrines :

C’est le vray chemin des cieux.

Par ce chemin Polyxene

Les ans et la tumbe a fuy :

Par ce chemin la Romaine

De chasteté toute pleine

Vit encores aujourd’huy,

Qui de sa mauvaise espée

Sa vie aux ombres geta,

Et par soymesme frappée,

Ayant la honte trompée,

Un beau renom s’acheta.