LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE VI. A MONSEIGNEUR LE DUC D’ALENÇON, pour lors nommé Monseigneur le Duc d’Angoulesme.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 68 sur 185·Livre complet →
Tant seulement pour ceste fois
Polymnie ma douce Muse,
Ce dernier labeur de mes dois
Ta lyre d’or ne me refuse.
Il me souvient bien que tes mains
Jeune garson me couronnerent,
Quand j’euz masché les Lauriers saints
Que tes compagnes me donnerent,
Alors qu’amoureux de tes yeux,
Tu me donnas ta douce lyre
Pour y chanter jusques aux cieux
D’Amour le bien et le martyre.
Mais or’ par le commandement
Du Roy, ta lyre j’abandonne,
Pour entonner plus hautement
La grand’ trompette de Bellonne.
Toutefois ains que de tenter
L’instrument de telle guerriere,
Fay qu’encor’ je puisse chanter
Pour Adieu ceste Ode derniere :
Et que j’aille en tes bois penser
Aux honneurs du fils de mon maistre,
Pour ses louanges commencer
Dés le premier jour de son estre.
La nuict que ce Prince nouveau
De noz Dieux augmenta la trope,
On vit autour de son berceau
Se battre l’Afrique et l’Europe.
L’Afrique avoit le poil retors
A la Moresque crespelée,
Les lévres grosses aux deux bords,
Les yeux noirs, la face halée.
Son habit sembloit s’allonger
Depuis les Colonnes d’Espaigne
Jusqu’au bord du fleuve estranger
Qui de ses eaux l’Egypte baigne.
En son habit estoient gravez
Maint serpent, maint lion sauvage,
Maint trac de sablons eslevez
Autour de son bouillant rivage.
L’Europe avoit les cheveux blonds,
Son teint sembloit aux fleurs décloses,
Les yeux verds, et deux vermeillons
Couronnoient ses lévres de roses.
Sur sa robe furent portrais
Maints ports, maints fleuves, maintes isles,
Et de ses plis sourdoient espais
Les murs d’un milion de villes.
De tels vestemens triomphans
Ces terres furent accoustrées,
La nuict qu’elles tiroient l’enfant
Par force devers leurs contrées.
L’Europe le vouloit avoir,
Disant qu’il estoit nay chez elle,
Et que sien estoit par devoir
Comme à sa mere naturelle.
L’Afrique en courroux respondoit
Qu’il estoit sien par destinée,
Et que du ciel ell’ l’attendoit
Pour son Prince dés mainte année.
Ainsi l’une à soy l’attiroit
Sur le berceau demy-couchée,
Et l’autre apres le retiroit
Contre sa compagne faschée.
Mais la pauvre Europe à la fin
Baissant le front melancolique,
Par force fist voye au destin,
Et quitta l’enfant à l’Afrique.
L’Afrique adonc luy presenta
Le laict de sa douce tetine,
Et pleine d’Apollon, chanta
Sur luy ceste chanson divine :
Enfant heureusement bien né
(Race du Jupiter de France)
En qui tout le Ciel a donné
Toutes vertus en abondance,
Crois, crois, et d’une majesté
Monstre toy le fils de ton pere,
Et porte au front la chasteté
Qui reluit au front de ta mere.
Comme un pin planté sur les eaux
Bien nourry de l’humeur prochaine,
Croist par-sus tous les arbrisseaux,
Et se fait l’honneur de la plaine :
Ainsi, ô Prince, tu croistras
Entre les Princes de l’Europe,
Et plus vaillant apparoistras
L’ornement Royal de leur trope.
Si tost que l’âge produisant
Les fleurs de la jeunesse tendre,
T’aura fait l’esprit suffisant
Pour les douces lettres apprendre :
Les trois Graces te meneront
Au bal des Muses Pegasides,
Et toute nuict t’abreuveront
De leurs ondes Aganipides.
Pour toy les ruisseaux Pimpleans
Seront ouverts, et les bocages
De Pinde, et les monts Cirrheans
Effroyables d’antres sauvages.
Mais quand l’ardeur t’eschaufera
Le sang bouillant dans les entrailles,
Et que la gloire te fera
Concevoir le soin des batailles :
Nul plus que toy sera sçavant
A tourner les bandes en fuite,
Et nul soldat courra devant
Les pas ailez de ta poursuite :
Soit que de pres il voye au poing
Ta large espée foudroyante,
Ou soit qu’il advise de loing
Les plis de ta pique ondoyante :
Soit qu’il se vante d’opposer
Contre ta lance sa cuirasse,
Ou soit qu’il se fie d’oser
Attendre les coups de ta masse.
Lors toy sus un cheval monté
Regissant son esprit farouche,
Prou-fendras de chaque costé
Le plus espais de l’escarmouche :
Soit que tu le pousses au cours
Laschant la resne vagabonde,
Ou soit qu’en l’air de mille tours
Tu le tournes à bride ronde.
Ainsi porté par le milieu
Des bandes d’horreur les plus pleines,
Resembleras à quelque Dieu
Qui prend soin des guerres humaines :
Et mariant à tes beaux faits
Fortune, et Vertu ta compagne,
Veinqueur, en-joncheras espais
De corps morts toute la campagne.
Comme on voit l’orgueil d’un torrent
Bouillonnant d’une trace neuve
Parmy les plaines, en courant
Renverser tout le bois qu’il treuve :
Ainsi ta main renversera
Sur la terre de sang trempée,
Tout l’effort qui s’opposera
Devant le fil de ton espée.
Le faucheur à grand tour de bras
Du matin jusqu’à la serée,
De rang ne fait tomber à bas
Tant d’herbes cheutes sur la prée :
Ne le sieur ne va taillant
Tant de moissons, lors que nous sommes
En Esté, que toy bataillant
Tailleras de chevaux et d’hommes.
Accablez sous tes coups tranchans
Par morceaux seront en carnage
Ceux d’Erébe, et tous ceux des champs
Des Nomades, et de Carthage :
Et ceux qui ne coupent le fruit
Des vignes meures devenues,
Et qui jamais n’oyent le bruit
Des beufs qui trainent les charues :
Et ceux qui gardent le verger
Des Hesperides despouillées,
Et ceux qui du sang estranger
Habitent mes rives souillées :
Ceux qui tiennent le mont Atlas,
Et ma plaine Maurusienne,
Et mon lac qui nomma Pallas
De son onde Tritonienne :
Et ce peuple Thebain venu
Aux Amycleannes Cyrenes,
Et ceux où le belier cornu
Prophetise sur mes arenes.
Bref, tous mes habitans seront
Veincus ou morts dessous ta destre,
Et tremblans te confesseront
A coups de masse pour leur maistre.
BATTUS, qui tant de mers passa
Quand sa voix luy fut racoustrée,
Ne me pleut tant, lors qu’il laissa
Pour moy sa native contrée :
Ny Hannibal, de qui la main
Esbranlant ses haches guerrieres,
En-joncha du peuple Romain
Tant de champs et tant de rivieres :
Ne me fut point si cher que toy,
(Bien qu’il fut mon fils de naissance)
Que toy adopté pour mon Roy
Du Ciel, par fatale ordonnance.
Ainsi disant, elle ferma
La parole aux futures choses,
Et de-çà et de-là sema
Sur le berceau dix mille roses.
Puis comme une voix qui se pleint,
Au soir dedans un antre ouye,
Ou de nuict comme un songe feint,
Parmy l’air s’est esvanouye.