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LE TROISIEME LIVRE DES ODES

ODE V. AU ROY, pour lors nommé Monseigneur le Duc d’Orléans.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 67 sur 185·Livre complet →

Prince, tu portes le nom

De renom

Du Prince qui fut mon maistre,

De Charles, en qui les Dieux

Tout leur mieux

Pour chef-d’œuvre firent naistre.

Naguiere il fut comme toy

Fils de Roy,

Ton grand-pere fut son pere,

Et Henry le treschretien

Pere tien

L’avoit eu pour second frere.

A peine un poil blondelet,

Nouvelet,

Autour de sa bouche tendre

A se frizer commençoit,

Qu’il pensoit

De Cesar estre le gendre.

Ja brave, se promettoit

Qu’il estoit

Duc des Lombardes campagnes.

Et qu’il verroit quelquefois

Ses fils Rois

De l’Itale et des Espagnes.

Mais la mort qui le tua,

Luy mua

Son espouse en une pierre,

Et pour tout l’heur qu’il conceut,

Ne receut

Qu’à peine six pieds de terre.

Comme on voit au poinct du jour

Tout autour

Rougir la rose espanie,

Et puis on la voit au soir

Se dechoir

A terre toute fanie :

Ou comme un liz trop lavé,

Agravé

D’une pluyeuse tempeste,

Ou trop fort du chaut atteint

Perdre teint,

Et languir à basse teste :

Ainsi ton Oncle en naissant

Perissant

Fut veu presque en mesme espace,

Et comme fleur du Printemps,

En un temps

Perdit la vie et la grace.

Si pour estre nay d’ayeux

Demy-Dieux,

Si pour estre fort et juste,

Les Princes ne mouroient pas,

Le trespas

Devoit espargner Auguste.

Jupiter et ce Romain

De leur main

Departirent tout le monde :

A l’un en part le ciel vint,

L’autre print

Pour sa part la terre et l’onde.

Si ne veinquit-il l’effort

De la mort,

Par qui tous veincus nous sommes :

Car aussi bien elle prend

Le plus grand

Que le plus petit des hommes.

» La mort frappant de son dard

» N’a esgard

» A la majesté Royale,

» Les Empereurs aux bouviers,

» Aux leviers

» Les grands Sceptres elle egale.

Et le Nocher importun

Un chacun

Presse en sa nacelle courbe,

Et sans honneur à la fois

Met les Rois

Pesle-mesle avec la tourbe.

Mais or’ je reviens à toy

Fils de Roy,

Petit neveu de mon maistre,

De Charles, en qui les Dieux

Tout leur mieux

Pour chef-d’œuvre firent naistre.

Comme un bel Astre luisant

Conduisant

Au ciel sa voye cognue,

Se cache sous l’Ocean

Demy an

Avec Thetis la chenue :

Puis ayant lavé son chef

Derechef

Remonstre sa face claire,

Et plus beau qu’au paravant

S’eslevant

Sur nostre orizon esclaire :

Ainsi ton oncle en mourant,

Demourant

Sous la terre quelque année,

Derechef est retourné

Dans toy, né

Sous meilleure destinée.

Il s’est voilé de ton corps,

Saillant hors

De la fosse tenebreuse,

Pour vivre en toy doublement,

Longuement,

D’une vie plus heureuse.

Car le destin qui tout peut,

Ne te veut

Comme à luy trancher la vie,

Ains que voir par tes vertus

Abatus

Sous toy les Rois de l’Asie.

Dieu qui voit tout de là-haut

Ce qu’il faut

Aux personnes journalieres,

A party ce monde espars

En trois pars,

Pour toy seul et pour tes freres.

Ton premier aisné François

Sous ses lois

Regira l’Europe sienne :

D’Afriq’ sera couronné

Ton puisné,

Toy de la terre Asienne.

Car quand l’âge homme parfait

T’aura fait,

(Comme Jason fist en Grece)

Tu tri’ras les plus vaillans

Bataillans

De la Françoise jeunesse :

Puis mettant la voile au vent,

Ensuivant

De Brenne l’antique trace,

Tu iras (couvrant les eaux

De vaisseaux)

En l’Asie prendre place.

Là dés le premier abort

Sur le port

A cent Rois tu feras teste.

Et captifs dessous tes bras,

Tu prendras

Leurs terres pour ta conqueste.

Ceux qui sont sous le resveil

Du Soleil,

Ceux qui habitent Nyphate,

Ceux qui vont d’un bœuf suant

Remuant

Les gras rivages d’Euphrate :

Ceux qui boivent dans le sein

Du Jourdain

De l’eau tant de fois courbée,

Et tout ce peuple odorant

Demeurant

Aux sablons de la Sabée :

Ceux qui ont en bataillant

L’arc vaillant,

Quand ils sont tournez derriere,

Et ceux qui toutes saisons

Leurs maisons

Roulent sur une riviere :

Ceux qui d’un acier mordant

Vont tondant

Du Gange les doux rivages,

Et ceux qui hantent aupres

Les forests

Des vieux Arcades sauvages :

Ceux qui vont en labourant

Déterrant

Tant d’oz és champs de Sygée,

Et ceux qui plantez se sont

Sur le front

D’Hellesponte et de l’Egée :

De ces peuples, bien que forts,

Tes efforts

Rendront la force perie,

Et veincus t’obeyront,

Et seront

Vassaux de ta Seigneurie.

A ce grand Prince Thebain

(Dont la main

Print les Indes admirables)

Egal Roy tu te feras,

Tu auras

Sans plus les mœurs dissemblables.

Car si tost qu’il les desfit,

Il leur fit

Sentir sa vineuse rage,

Et de ses cris Orgyeux,

Furieux,

Leur tempesta le courage.

De peaux il les entourna,

Il orna

De pampre leur folle teste,

Et trepignant au milieu,

Ce fol Dieu

Forcenoit apres sa feste.

Mais toy Prince mieux instruit

En qui luit

Des vertus l’antique reste,

Chrestien, leur feras sçavoir

Le devoir

D’une autre loy plus celeste.

Brisant les Idoles feints

De tes mains,

De leurs Dieux tu seras maistre,

Et ruant leurs temples bas,

Tu feras

La loy de JESUS renaistre.

Puis estant de tout costé

Redouté

Pour ta fortune prospere,

Iras au bout du Levant

Eslevant

Cent Colosses à ton pere.