Classiques.app

LE CINQUIESME LIVRE DES ODES

ODE VII. A PHOEBUS, pour guarir le Roy Charles IX.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 147 sur 185·Livre complet →

Phœbus, soit que tu sois

Pasteur parmy les bois

Ou sur les bords d’Amphrise,

O Prince, escoute moy,

Vien-t’en guarir mon Roy,

Qui seul te favorise.

Apporte à ceste fois

Le Dictamon Cretois

Aveq’ la Panacée,

Herbes qui font aux corps

Des hommes qui sont morts

R’entrer l’ame passée.

Un sujet au trespas

Guarir ne le doit pas :

» Presomption est vice.

Vien donques en ce lieu,

C’est la raison qu’un Dieu

Un autre Dieu guarisse.

Un petit Prince il n’est

D’une estroite forest,

D’un port ou d’une ville,

Mais d’un pays guerrier

Des meilleurs le premier

En richesse fertille.

Deux mers et mille ports,

Villes, citez et forts

Pleins de trafique estrange,

Mille fleuves de nom

Ne vont bruyant sinon

L’honneur de sa louange.

Vien, Prince aux beaux cheveux,

Guarir son mal fiévreux,

Que sain on le remette :

Tu l’aimeras cent fois

Plus fort, si tu le vois,

Que tu ne feis Admete.

Par luy tu te soustiens,

C’est le support des tiens :

Son esprit il applique

A tes mestiers divers :

Il honore les vers,

Il cherit la Musique :

Ou je diray, Phœbus,

Que tu n’es qu’un abus,

Et que Junon severe

Se vangeoit à propos

De ne donner repos

A Latone ta mere.

Je te diray Maçon

Un berger, un garçon,

Qui fis paistre les vaches :

Craignant d’estre envoyé

Aux enfers foudroyé,

Qu’icy bas tu te caches :

Qu’Hyacinthe tuas,

Quand le pal luy ruas

D’art, et non d’aventure :

Que tes bœufs justement

Te furent finement

Desrobez par Mercure :

Que Mercure vaut mieux

Que toy entre les Dieux,

Pour jouër de la lyre ;

Mercenaire valet

Qui sçais un flageolet

Seulement faire bruire.

Mais si tu viens icy

Soulager le soucy

De ses membres malades,

D’Ache couvert le chef,

Je feray derechef

Tes festes Carneades.

Je diray que tu es

Second des immortels,

Et du ciel l’interprete,

Du Laurier inventeur,

Prophete non menteur,

Grand chantre et grand Poëte :

Et qu’en jeune menton

Tu feis crever Pithon

Par ta fleche premiere,

Et que tu feis cacher

Niobe en un rocher,

Vengeance de ta mere.

Je diray tes amours :

Que tu parois tousjours,

Sans barbe ny vieillesse.

O des Mires1 le Roy !

A Bacchus et à toy

Sert le don de jeunesse.

1.(Note en marge) « Mires, Medecins, vieil mot François ».

Quitte-moy ton Delphos,

Ta Cyrrhe, ta Delos

Des flots marins suivie :

Et vien Astre luisant,

La santé conduisant,

Nourrice de la vie.

Sans toy douce Santé,

La force et la beauté

Sont manques de puissance,

Ny Empire ny bien

A l’homme ne sert rien

Sans ta douce presence.

La Jeunesse te suit,

Le Plaisir, le Deduit

Dessous ton ombre vivent :

Tournois, joustes, chevaux,

Dames, chiens, et oiseaux

Pour maistresse te suivent.

Par toy se fait l’amour,

Et le vin tout le jour

Par toy fume en la tasse :

Par toy le long festin

Du soir jusqu’au matin

Couvre la table grasse.

O Santé chasse-mal,

Par toy se fait d’un bal

La gaillarde entreprise,

Où te roulant parmy

Tu n’as point d’ennemy

Qu’une moustache grise.

Tout ainsi que l’esclair

Du Soleil prompt et clair

Passe par la verriere,

Passe dedans son corps :

A ses membres peu forts

Rens la vigueur premiere.

Descens donc de là haut :

C’est à ce jour qu’il faut

Que sain tu nous le rendes :

La France t’en lou’ra,

Et chacun te vou’ra

Prieres et offrandes.