Classiques.app

LE CINQUIESME LIVRE DES ODES

Ode Pastorale VI. A ELLE-MESME,

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 146 sur 185·Livre complet →

Bien-heureuse et chaste Cendre,

Que la Mort a fait descendre

Dessous l’oubly du tombeau :

Tombeau qui vrayment enserre

Tout ce qu’avoit nostre terre

D’honneur, de grace et de beau :

Comme les herbes fleuries

Sont les honneurs des prairies,

Et des prez les ruisselets,

De l’orme la vigne aimée,

Des bocages la ramée,

Des champs les bleds nouvelets :

Ainsi tu fus, ô Princesse

(Ainçois plustost ô Déesse)

Tu fus certes tout l’honneur

Des Princesses de notre âge,

Soit en force de courage,

Ou soit en royal bon-heur.

Il ne faut point qu’on te fasse

Un sepulchre qui embrasse

Mille termes en un rond,

Pompeux d’ouvrages antiques,

Et brave en piliers Doriques

Eslevez à double front.

» L’airain, le marbre, et le cuivre

» Font tant seulement revivre

» Ceux qui meurent sans renom,

» Et desquels la sepulture

» Presse sous mesme closture

» Le corps, la vie, et le nom :

Mais toy, dont la renommée

Porte d’une aile animée

Par le monde tes valeurs,

Mieux que ces poinctes superbes

Te plaisent les douces herbes,

Les fontaines, et les fleurs.

Vous pasteurs, que la Garonne

D’un demy-tour environne,

Au milieu de voz prez vers

Faites sa tumbe nouvelle,

Et gravez l’herbe sus elle

Du long cercle de ces vers :

Icy la Royne sommeille

Des Roynes la nompareille,

Qui si doucement chanta :

C’est la Royne Marguerite,

La plus belle fleur d’eslite

Qu’onque l’Aurore enfanta.

Puis sonnez voz cornemuses,

Et menez au bal les Muses

En un cerne tout au-tour,

Soit aux jours de la froidure,

Ou quand la jeune verdure

Fera son nouveau retour.

Aux rais cornus de la Lune

Assemblez sous la nuict brune

Voz Naiades et voz Dieux,

Et avecques voz Dryades

Donnez luy dix mille aubades

Du flageol melodieux.

Tous les ans soit recouverte

De gazons sa tumbe verte,

Et qu’un ruisseau murmurant

Neuf fois recourbant ses ondes,

De neuf torses vagabondes

Aille sa tumbe emmurant.

Dites à voz brebiettes,

Fuyez vous-en camusettes,

Gaignez l’ombre de ce bois :

Ne broutez en ceste prée,

Toute l’herbe en est sacrée

A la Nymphe de Valois.

Dites qu’à tout jamais tumbe

La manne dessus sa tumbe :

Dites aux filles du ciel,

Venez mousches mesnageres,

Pliez voz ailes legeres,

Faites icy vostre miel.

Dites-leur, troupes mignonnes,

Que voz liqueurs seroient bonnes,

Si leur douceur egaloit

La douceur de sa parolle,

Lors que sa voix douce et molle

Plus douce que miel couloit !

Dites que les mains avares

N’ont pillé des lieux barbares

Telle Marguerite encor :

Qui fut par son excellance

L’Orient de nostre France,

Ses Indes et son tresor.

Ombragez d’herbes la terre,

Tapissez-la de lhyerre,

Plantez un cyprez aussi :

Et notez dedans à force

Sus la noüailleuse escorce

Derechef ces vers ici :

Pasteurs, si quelqu’un souhéte

D’estre fait nouveau Poëte,

Dorme au frais de ces rameaux :

Il le sera, sans qu’il ronge

Le Laurier, ou qu’il se plonge

Sous l’eau des tertres jumeaux.

Semez apres mille roses,

Mille fleurettes décloses,

Versez du miel et du lait :

Et pour annuel office,

Respandez en sacrifice

Le sang d’un blanc agnelet.

Faites encor à sa gloire

(Pour allonger sa memoire)

Mille jeux et mille esbas :

Vostre Royne sainte et grande

Du haut ciel vous le commande,

Pasteurs n’y faillez donc pas.

Iô Iô MARGUERITE,

Soit que ton esprit habite

Sur la nuë, ou dans les champs

Que le long oubly couronne,

Oy ma lyre qui te sonne,

Et favorise mes chants.