LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE IX. A ROBERT DE LA HAYE.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 149 sur 185·Livre complet →
Ceux qui semoient par-sus le doz
De nostre grand-Mere les oz
Dans le desert des vuides terres
Pour r’animer le genre humain,
Tousjours ne versoient de leur main
La dure semence des pierres :
Mais bien aucunefois ruoient
Des diamans qui se muoient,
Changeant leur dur en la naissance
D’un peuple rare et precieux,
Qui encore de ses ayeux
Donne aujourd’huy la cognoissance.
Ton beau rayon qui brille ici,
Monstre qu’un diamant ainsi
Muant en toy sa forme claire,
L’estre semblable t’a donné :
Car des pierres tu n’es point né
Comme fut ce gros populaire.
Il a l’esprit dur et plombé,
Tousjours vers la terre courbé,
Jamais au beau ne dresse l’aile :
Le tien s’esleve saintement,
Balancé d’un vol hautement
Tout autour de la chose belle.
Aussi le bruit impetueux
De ton Palais tumultueux,
Forçant ton destin, ne t’amuse
Si bien que quelque fois le jour
Tu ne travailles au sejour
De l’oiseux travail de la Muse.
Qu’est-il rien aussi de plus dous ?
A quel sucre egalerons nous
Le doux miel de ta Poësie ?
Il surmonte les doux apas
Et du miel, et du doux repas
Du Nectar et de l’Ambrosie.
Les Amours n’aiment tant les pleurs,
La mousche ne suit tant les fleurs,
Ne les veinqueurs tant les couronnes,
La Haye, comme tu poursuis
Les doctes Muses que tu suis
Comme tes plus cheres mignonnes.
Nul mieux que toy parmy les bois
Ne contrefait leur belle vois,
Et nul par les roches hautaines
Ne les va mieux accompaignant,
Ne mieux pres d’elles se baignant
Sous le crystal de leurs fontaines.
Nul mieux sous les rais de la nuit,
Quand la Lune en son plein reluit,
Sus l’herbe avec elles ne dance,
Suivantes le pouce divin.
De ce grand Alcée Angevin,
Qui devant sonne la cadance.
Toy lors couronné du lien
Que donne l’arbre Dafnien,
Ores tu prens plaisir d’eslire
Le premier ranc, or’ le milieu,
Entre elles marchant comme un Dieu
Qui s’esgaye au son de la lyre.
Et toutefois estant ainsi
De ces Pucelles le souci,
Tu veux bien faire un contr’eschange
De tes vers Latins qui sont d’or,
Aux miens moindres qu’airain encor,
Indignes de telle loüange.
Car bien que nostre âge ait loué
Le premier vers que j’ay joué,
Pourtant je n’eusse pris l’audace
De te respondre, ou de tenter
Ma lyre, qui ne sçait chanter
Pour toy qu’une chanson trop basse.
Mais ce bon pere au double chef,
Qui l’an ramene derechef
D’une inconstance coustumiere,
M’a commandé de la sonner
Telle qu’elle est, pour estrener
La foy de nostre amour premiere.
Si j’avois les butins heureux
Que le marchant avantureux
Arrache du sein de l’Aurore,
Tu les aurois : et les sablons
Qui roulent luisantement blons
Dans l’eau que la Phrygie honore :
Ou, si j’estois assez subtil
Pour animer par un outil
La toile muette, ou le cuivre,
Mon art t’offriroit ces presens :
Mais ces dons-là contre les ans
Ne te sçauroient faire revivre.
Pren donc mes vers qui valent mieux,
Et les reçoy comme les Dieux
Reçoivent par leur bonté haute
Les humbles presens des mortels,
Qui de dons chargent leurs autels,
Bien que les Dieux n’ay’nt de rien faute.