LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE X.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 150 sur 185·Livre complet →
Qui par gloire, ou par mauvaistié,
Ou par nonchalante paresse
Aura tranché de l’amitié
Le nœud qui les amitiez presse :
A celuy d’une loy expresse
Je defens qu’en nulle saison
Ne s’héberge dans ma maison :
Et qu’avec moy sus le rivage
Compagnon d’un mesme voyage,
Pollu, ne coupe le lien
Qui tient l’hosteliere navire :
» Car Jupiter le Philien
» Quelquefois avecque le pire
» Punit le juste, et peu souvant
» On voit la vengeresse peine
» Souffrir comme boiteuse et vaine,
» Le meschant s’enfuyr devant.
Que sert à l’homme de piller
Tous les printemps de l’Arabie,
Et de ses moissons despouiller
Soit la Sicile, ou la Lybie,
Ou desrober l’Inde annoblie
Aux tresors de son bord gemmé,
S’il n’aime, et s’il n’est point aimé ?
Si tout le monde le desdaigne,
Si nul second ne l’accompaigne
Soliciteux de son amy,
Comme un Patrocle pitoyable
Suivoit Achille, fust parmy
La nue la plus effroyable
Des Lyciens, lors qu’odieux
Contre Priam soufloit son ire,
Fust quand paisible, sus la lyre
Chantoit les hommes et les Dieux ?
Le temps qui a commandement
Sus ces grands masses sourcilleuses,
Qui devallent leur fondement
Jusques aux ondes sommeilleuses,
Ne les menaces orgueilleuses
Des fiers Tyrans, ne sçauroient pas
Escrouler ne ruer en bas
La ferme amour que je te porte,
Tant elle est en sa force, forte.
Et si avec toy librement
Je ne puis franchir les montagnes,
Qu’Hannibal cassa durement
Haineux des Latines campagnes,
Pour-tant ne mesprise ma foy :
Car l’aspre soin qui m’enchevestre,
Seul m’alente, et m’engarde d’estre
Prompt à voler avecque toy.
Mais s’il te plaist de retenir
Ta fuite disposte et legere,
Jusqu’au temps qu’on voit revenir
L’Aronde des fleurs messagere :
De prompte jambe voyagere
Je te suivray, fust pour trouver
L’onde où Phœbus vient abreuver
Ses chevaux suans de la course,
Ou du Nil l’incertaine source.
Mais si le desir courageux
Te pique tant, qu’il t’importune
De forcer l’hyver outrageux,
Et la saison mal-opportune,
Marche, fuy, va legerement :
L’oiseau Menalien, Mercure,
Le Dieu qui des passans a cure,
Te puisse guider dextrement.
Ces meurtriers pelottons volans
Que l’orage par les monts boule,
Ne te soient durs ny violans :
Et l’eau qui par ravines coule
Du just de la neige qui roule,
Demeure coye sans broncher
Quand tu voudras en approcher :
La froide gorge Thracienne
Et la pluyeuse Lybienne
Serrent leurs vents audacieux :
Que rien sus les monts ne resonne
Fors un Zephire gracieux,
Imitant ton luth quand il sonne :
Phœbus aussi qui a cognu
Combien son Poëte te prise,
Clair, par les champs te favorise,
Et sa sœur au beau front cornu.
Quand tu te seras approché
Des belles plaines d’Italie,
Vy, Lignery, pur du peché
Qui l’amitié premiere oublie :
N’endure que l’âge deslie
Le nœud que les Graces ont joint.
O temps où l’on ne souloit point
Courir à l’onde Hyperborée !
Telle saison fut bien dorée,
En laquelle on se contentoit
De voir de son toict la fumée,
Lors que la terre on ne hantoit
D’un autre Soleil allumée :
Et les mortels heureux alors
Remplis d’innocence naïve,
Ne cognoissoient rien que la rive
Et les flancs de leurs prochains bors.
Tu me diras à ton retour
Combien de lacs et de rivieres
Lechent les murs d’un large tour
De tant de grosses villes fieres :
Quelles citez vont les premieres
En brave nom le plus vanté :
Et par moy te sera chanté
Ma Franciade commencée,
Si le Roy meurit ma pensée.
Tandis sur le Loir je suivré
Un petit toreau que je vouë
A ton retour, qui ja sevré
Tout seul par les herbes se jouë,
Blanchissant d’une note au front :
Sa marque imite de la Lune
Les feux courbez, quand l’une et l’une
De ses deux cornes se refont.