LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE XXII. A SA LYRE.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 22 sur 185·Livre complet →
Lyre dorée, où Phœbus seulement
Et les neuf Sœurs ont part egalement,
Le seul confort qui mes tristesses tue,
Que la danse oit, et toute s’esvertue
De t’obeyr, et mesurer ses pas
Sous tes fredons mignardez par compas,
Lors qu’en bruyant tu marques la cadanse
D’un avant-jeu, le guide de la danse.
Le feu armé de Jupiter s’esteint
Sous ta chanson, si ta chanson l’atteint :
Et au caquet de tes cordes bien jointes
Son aigle dort sur la foudre à trois pointes
Abaissant l’aile : adonc tu vas charmant
Ses yeux aigus, et luy en les fermant
Son doz herisse, et ses plumes repousse
Flatté du son de ta corde si douce.
Celuy n’est pas le bien-aimé des Dieux,
A qui desplaist ton chant melodieux,
Heureuse Lyre, honneur de mon enfance.
Je te sonnay devant tous en la France
De peu à peu : car quand premierement
Je te trouvay, tu sonnois durement,
Tu n’avois point de cordes qui valussent,
Ne qui respondre aux loix de mon doigt pussent.
Moisy du temps ton fust ne sonnoit point,
Et j’eu pitié de te voir mal-en-point,
Toy qui jadis des grands Rois les viandes
Faisois trouver plus douces et friandes.
Pour te monter de cordes et d’un fust,
Voire d’un son qui naturel te fust,
Je pillay Thebe, et saccageay la Pouille,
T’enrichissant de leur belle despouille.
Et lors en France avec toy je chantay,
Et jeune d’ans sus le Loir inventay
De marier aux cordes les victoires,
Et des grans Rois les honneurs et les gloires :
Puis affectant un œuvre plus divin
Je t’envoyay sous le pouce Angevin,
Qui depuis moy t’a si bien fredonnée,
Qu’à luy tout seul la gloire soit donnée.
Certainement celuy que tes chansons
Paissent, ravy du plaisir de leurs sons,
Ne sera point haut-estimé pour estre
Ou à l’escrime, ou à la lutte adestre,
Ny de Laurier couronné ne sera :
L’espée au poing jamais n’abaissera
L’orgueil des Rois, ny la fureur des Princes,
Portant, veinqueur, le feu dans leurs provinces :
Mais ma Gastine, et le haut crin des bois
Qui vont bornant mon fleuve Vandomois,
Le Dieu bouquin qui la Neufaune entourne,
Et le saint chœur qui en Braye sejourne,
Le feront tel, que par tout l’univers
Se cognoistra renommé par ses vers,
Tant il aura de graces en son pouce,
Et de fredons fils de sa corde douce.
Desja mon Luth ton loyer tu reçois,
Et ja desja la race des François
Me veut nombrer entre ceux qu’elle louë,
Et pour son Chantre heureusement m’avouë.
O Calliope, ô Cleion, ô les Sœurs
Qui de ma lyre animez les douceurs,
Je vous saluë, et resaluë encore,
Par qui mon Prince et moymesme j’honore.
Par toy je plais, et par toy je suis leu :
C’est toy qui fais que Ronsard soit esleu
Harpeur François, et quand on le rencontre,
Qu’avec le doigt par la ruë on le monstre.
Si je plais donc, si je sçay contenter,
Si mon renom la France veut chanter,
Si de mon front les estoilles je passe,
Certes mon Luth, cela vient de ta grace.
FIN DU PREMIER LIVRE.