Classiques.app

LE QUATRIESME LIVRE DES ODES

ODE III. AU PAIS DE VANDOMOIS.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 99 sur 185·Livre complet →

L’ardeur qui Pythagore

En Egypte a conduit,

Me venant ardre encore

Comme luy m’a seduit,

A celle fin que j’erre

Par le pays enclos

De deux mers, et qui serre

De Saturne les os.

Terre, adieu, qui premiere

En tes bras m’as receu,

Quand la belle lumiere

Du monde j’apperceu :

Et toy Braye qui roules

En tes eaux fortement,

Et toy mon Loir qui coules

Un peu plus lentement.

Adieu fameux rivages

De bel esmail couvers,

Et vous antres sauvages

Delices de mes vers :

Et vous riches campagnes,

Où presque enfant je vy

Les neuf Muses compagnes

M’enseigner à l’envy.

Je voirray le grand Mince,

Le Mince tant cognu,

Et des fleuves le prince

Eridan le cornu :

Et les roches hautaines

Que donta l’African

Par les forces soudaines

Du soufre, et de Vulcan.

De la Serene antique

Je voirray le tombeau

Et la course erratique

D’Arethuse, dont l’eau

Fuyant les bras d’Alphée

Se desrobe à noz yeux,

Et Etne le trophée

Des victoires aux Dieux.

Je voirray ceste ville

Dont jadis le grand heur

Rendit à soy servile

Du monde la grandeur :

Et celle qui entr’ouvre

Les flots à l’environ,

Et riche se descouvre

Dans l’humide giron.

Plus les beaux vers d’Horace

Ne me seront plaisans,

Ne la Thebaine grace

Nourrice de mes ans :

Car ains que tu reviennes

Petite Lyre, il faut

Que trompe tu deviennes

Pour resonner plus haut :

Soit que tu te hazardes

D’oser chanter l’honneur

Des victoires Picardes

Que gaigna mon Seigneur,

Ou soit qu’à la memoire

Par un vers assez bon

Tu consacres la gloire

Des Princes de Bourbon.

» Heureux celuy je nomme,

» Qui de sçavoir pourveu,

» A les mœurs de maint homme

» Et mainte terre veu :

Et dont la sage adresse

Et le conseil exquis

Du fin soudart de Grece

Le nom luy ont acquis.

Celuy la grand’ peinture

Du ciel n’ignore pas,

Ne tout ce que Nature

Fait là haut et çà bas :

De Mars la fiere face

Ne luy fist onq effroy,

Ne l’horrible menace

D’un Senat ou d’un Roy.

Son opposé courage

Basty sur la vertu,

Pour nul humain orage

Ne fut onq abatu :

D’une plume non molle

Fuit ce monde odieux,

Et indonté s’en-vole

Jusqu’au siege des Dieux.