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LE QUATRIESME LIVRE DES ODES

ODE IIII. DE L’ELECTION DE SON SEPULCHRE.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 100 sur 185·Livre complet →

Antres, et vous fontaines

De ces roches hautaines

Qui tombez contre-bas

D’un glissant pas :

Et vous forests et ondes

Par ces prez vagabondes,

Et vous rives et bois,

Oyez ma vois.

Quand le Ciel et mon heure

Jugeront que je meure,

Ravy du beau sejour

Du commun jour,

Je defens qu’on ne rompe

Le marbre pour la pompe

De vouloir mon tombeau

Bastir plus beau :

Mais bien je veux qu’un arbre

M’ombrage en lieu d’un marbre,

Arbre qui soit couvert

Tousjours de vert.

De moy puisse la terre

Engendrer un lhyerre,

M’embrassant en maint tour

Tout à l’entour :

Et la vigne tortisse

Mon sepulcre embellisse,

Faisant de toutes pars

Un ombre espars.

Là viendront chaque année

A ma feste ordonnée

Avecques leurs troupeaux

Les pastoureaux :

Puis ayant fait l’office

De leur beau sacrifice,

Parlans à l’isle ainsi

Diront ceci.

Que tu es renommée

D’estre tombeau nommée

D’un, de qui l’univers

Chante les vers !

Et qui onq en sa vie

Ne fut bruslé d’envie,

Mendiant les honneurs

Des grands Seigneurs !

Ny ne r’apprist l’usage

De l’amoureux breuvage,

Ny l’art des anciens

Magiciens !

Mais bien à noz campagnes

Fist voir les Sœurs compagnes

Foulantes l’herbe aux sons

De ses chansons.

Car il fist à sa lyre

Si bons accords eslire,

Qu’il orna de ses chants

Nous et noz champs.

La douce manne tombe

A jamais sur sa tumbe,

Et l’humeur que produit

En May la nuit.

Tout à l’entour l’emmure

L’herbe et l’eau qui murmure,

L’un tousjours verdoyant,

L’autre ondoyant.

Et nous ayans memoire

Du renom de sa gloire,

Luy ferons comme à Pan

Honneur chaque an.

Ainsi dira la troupe,

Versant de mainte coupe

Le sang d’un agnelet

Avec du laict

Desur moy, qui à l’heure

Seray par la demeure

Où les heureux espris

Ont leur pourpris.

La gresle ne la neige

N’ont tels lieux pour leur siege,

Ne la foudre oncque là

Ne devala :

Mais bien constante y dure

L’immortelle verdure,

Et constant en tout temps

Le beau Printemps.

Le soin qui sollicite

Les Rois, ne les incite

Le monde ruiner

Pour dominer :

Ains comme freres vivent,

Et morts, encore suivent

Les mestiers qu’ils avoient

Quand ils vivoient.

Là là j’oiray d’Alcée

La lyre courroucée,

Et Saphon qui sur tous

Sonne plus dous.

Combien ceux qui entendent

Les chansons qu’ils respandent,

Se doivent resjouyr

De les ouyr ?

Quand la peine receuë

Du rocher est deceuë,

Et quand le vieil Tantal’

N’endure mal ?

» La seule lyre douce

» L’ennuy des cœurs repousse,

» Et va l’esprit flatant

» De l’escoutant.