LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
ODE IX. AU REVERENDISSIME CARDINAL DU BELLAY.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 105 sur 185·Livre complet →
Dedans ce grand monde où nous sommes
Enclos generalement,
» Il n’y a tant seulement
» Qu’un genre des Dieux, et des hommes :
» Eux et nous n’avons mere qu’une,
» Tous par elle nous vivons,
» Et pour heritage avons
» Du ciel la lumiere commune.
» Nostre raison qui tout avise,
» Des Dieux compagnons nous rend :
» Sans plus un seul different
» Nostre genre et le leur divise.
» La vie aux Dieux n’est consumée,
» Immortel est leur sejour,
» Et l’homme ne vit qu’un jour,
» Fuyant comme un songe ou fumée.
Mais celuy qui acquiert la grace
D’un bien-heureux escrivant,
De mortel se fait vivant,
Et au rang des celestes passe,
Comme toy, que la Muse apprise
De ton Macrin a chanté,
Et t’a un loz enfanté
Qui la fuite des ans mesprise.
Elle a perpetué ta gloire
La logeant là haut aux cieux,
Et a fait egale aux Dieux
L’eternité de ta memoire.
Apprenez donc vous Rois et Princes
Les Poëtes honorer,
Qui seuls peuvent decorer
Vous, voz sujets et voz Princes.
Sans plus le grand Prince Alexandre,
Qui à l’Asie commandoit,
Un Homere demandoit
Pour faire ses labeurs entendre.
La France d’Homeres est pleine,
Et d’eux liroit-on les faits,
S’ils estoient tous satisfaits
Autant que merite leur peine.