LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
ODE XLVI.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 140 sur 185·Livre complet →
EN DIALOGUE.
Ronsard.
Pour avoir trop aimé vostre bande inégale,
Muses qui desfiez (ce dites vous) les temps,
J’ay les yeux tous batus, la face toute palle,
Le chef grison et chauve, et si n’ay que trente ans.
Muses.
Au nocher qui sans cesse erre sur la marine,
Le teint noir appartient : le soldat n’est point beau
Sans estre tout poudreux : qui courbe la poitrine
Sur noz livres, est laid, s’il n’a palle la peau.
Ronsard.
Mais quelle recompense auray-je de tant suivre
Voz danses nuict et jour, un Laurier sur le front ?
Et ce-pendant les ans, ausquels je deusse vivre
En plaisirs et en jeux, comme poudre s’en-vont ?
Muses.
Vous aurez en vivant une fameuse gloire,
Puis quand vous serez mort, vostre nom fleurira :
L’âge de siecle en siecle aura de vous memoire,
Seulement vostre corps au tombeau pourrira.
Ronsard.
O le gentil loyer ! que sert au vieil Homere,
Ores qu’il n’est plus rien sous la tombe là bas,
Et qu’il n’a plus ny chef, ny bras, ny jambe entiere,
Si son renom fleurist, ou s’il ne fleurist pas ?
Muses.
Vous estes abusé : le corps dessous la lame
Pourry ne sent plus rien, aussi ne luy en chaut :
Mais un tel accident n’arrive point à l’ame,
Qui sans matiere vit immortelle là haut.
Ronsard.
Bien, je vous suivray donc d’une face riante,
Deussay-je trespasser de l’estude veincu,
Afin qu’apres ma mort à la race suivante
Je ne sois diffamé qu’en porc j’auray vescu.
Muses.
» Voila sagement dit : ceux dont la fantasie
» Sera religieuse, et devote envers Dieu,
» Tousjours maugré les ans vivra leur Poësie,
» Et dessus leur renom la Parque n’aura lieu.
FIN DU QUATRIESME LIVRE DES ODES.