LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE XX.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 20 sur 185·Livre complet →
O Pere, ô Phoebus Cynthien,
O saint Apollon Pythien,
Seigneur de Déle, isle divine,
Cyrenean, Patarean,
Par qui le trepié Thymbrean
Les choses futures devine :
Ou soit que Clare, ou que tes sœurs
Te detiennent de leurs douceurs,
Ou soit que tu laves en l’onde
D’Eurote clerement roulant
Le crespe honneur du poil coulant
Par flocons de ta teste blonde :
Entens, ô Prince, mon soucy,
Et vien pour soulager icy
Celle qui ne m’est moins cruelle
Que la fiévre, qui va mordant
D’un accez et froid et ardant,
La douce humeur de sa mouëlle.
Quoy, sur elle n’espandras-tu
Quelque just remply de vertu ?
Veux-tu pas son medecin estre ?
Si seras, ou je fus deceu
Ayant l’autre jour apperceu
Ton Cygne voler à senestre.
Tu as seul des Dieux cest honneur
D’estre Poëte, et gouverneur
De toute herbe, soit de campaigne,
Soit de monts, soit de celles là
Que Thetis deçà et delà
En quelque bord estrange baigne.
Par toy Esculape pilla
Les enfers, lors qu’il resveilla
Hippolyt de la gresle bande,
Et fraudant le Prince inhumain,
Luy arracha hors de la main
Le tribut qu’à tous il demande.
Par toy le doux enchantement
Sçait arrester soudainement
Le corps de l’homme qui des-vie :
Par toy le medecin expert
Ayant invoqué ton nom, pert
Le mal larron de nostre vie.
Helas Seigneur escoute moy,
Vien, et apporte avec toy
Le Moly, et la Panacée,
Et l’herbe que Medée avoit,
Quand reverdir elle devoit
D’Eson la jeunesse passée :
Et l’herbe forte qui changea
Glauce si tost qu’il la mangea,
Le faisant immortel, d’un homme :
Qui par la mer entre les Dieux
Ne craint que le temps odieux
Le nombre de ses ans consomme.
Brise les du bout de ton arc,
Puis d’elles pressurant le marc
Fais un bruvage, et le luy baille,
Ou bien les applique à ses bras,
Et lors ô Pean, tu rompras
Le mal qui deux ames travaille.
Desja son beau coural s’esteint,
Et ja la rose de son teint
Se fanit pallement flestrie,
Et l’œil meurtrier où m’aguettoit
Ne sçay quel archer qui estoit
L’object de mon idolatrie.
Las ! tu peux en la guarissant,
Me soulager moy perissant
Au feu qui sa fiévre resemble :
Ainsi ratifiant mes vœux,
De mesme cure, si tu veux,
Tu en guariras deux ensemble.
Lors un temple j’edifiray,
Où ton image je feray
De longues tresses honorée.
A son doz pendray l’arc Turquois,
La lyre sœur de son carquois,
A son flanc la dague dorée.