LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE III. CONSOLATION à la Royne de Navarre, sur la mort de Charles de Valois Duc d’Orleans.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 25 sur 185·Livre complet →
Vien à moy mon Luth, que j’accorde
Une Ode pour la fredonner
Dessus la mieux parlante corde
Que Phœbus t’ait voulu donner.
Afin de la pouvoir sonner
Si doucement qu’elle contante,
Et puisse le soin destourner
Qui mord une royale tante.
Donques ô Chimere inconstante,
Tu as dessous les ombres mis
Le Prince qui fut nostre attante,
Et l’effroy de noz ennemis :
En vain donc il avoit promis
De donter la grandeur du monde,
Et de voir sous Charles soumis
Ce que Thetis serre en son onde.
Une large pluye feconde
Vous Muses, puisez de voz yeux,
Lamentez la coulonne ronde
Où s’appuyoit tout vostre mieux :
Pour ta vertu dessus les cieux
O fils d’un grand Roy, tu reposes,
Et ce bas monde vicieux
Du ciel tu regis et composes,
Et nouvelles loix luy imposes
Nouveau citoyen de là-haut
Entre les immortelles choses,
Et pres du bien qui point ne faut.
Des royaumes plus ne te chaut
Dont tu as fait icy la preuve :
Car rien de ce monde ne vaut
Un trait du Nectar qui t’abreuve.
Tu as laissé la terre veuve
Du vray honneur, au ciel montant,
Où ta facile oreille appreuve
Noz vœuz qu’elle va escoutant.
Appaise ton cœur lamentant,
Essuye ton œil, ma Princesse :
Pour-neant tu vas regrettant
Dequoy si tost ton neveu cesse,
Et a pris son heureuse adresse
Vers une autre habitation,
Changeant l’Avril de sa jeunesse
Avecque l’incorruption.
Aux Dieux sans intermission
Son corps tu requiers par priere,
Qu’il n’eust à la condition
De voir par deux fois la lumiere.
Quand ton oraison coustumiere
Sonneroit aussi doucement
Que la harpe tirant premiere
Les bois en esbahissement :
Encore l’ame nullement
N’animeroit sa froide image,
Puis que la Parque durement
Luy a fait rendre son hommage.
De Pluton l’avare heritage
Ton neveu n’ira jamais voir,
Que le Ciel pour son avantage
Trop soudain a voulu ravoir.
Et jaloux, t’a fait recevoir
(Pour s’enrichir de son enfance)
Un dueil, que le temps n’a pouvoir
D’arracher de ta souvenance.